[Chronique] De l’autre côté du monde de Stephanie Bishop

Publié aux éditions Fleuve – 24 août 2017 -288 pages
Merci à Decitre, Fleuve et Netgalley pour cette lecture

Cambridge, 1963.
Une chambre à soi. Du temps pour peindre. Tel est le rêve de Charlotte après la naissance de ses deux filles. Son mari Henry, lui, ne supporte plus le climat anglais pluvieux et brumeux, et rêve d’un pays aride et ensoleillé comme l’Inde de son enfance. Une brochure, glissée dans la boîte aux lettres, semble apporter la solution : « L’Australie réveille le meilleur en vous. » Henry y croit.
Charlotte, en dépit de ses réticences, finit par céder, et peu après la petite famille embarque pour l’autre côté du monde.
Cependant, sous le soleil cuisant de Perth, la terre s’assèche tout comme leur relation dont la substance semble progressivement s’estomper. À l’image des aquarelles, les contours de leur vie précédente se brouillent, se perdent.
Lorsqu’un nouvel événement vient chambouler l’équilibre familial fragile, Charlotte décide de prendre en main son avenir, quitte à renoncer à ce qu’elle a de plus précieux…

« Elle sait désormais que ce n’est pas le fait de quitter un endroit le pire ; c’est, une fois arrivée à destination, de devoir vivre comme si son pays d’origine avait disparu. C’est cela la tragédie — au bout d’un certain temps on finit par douter de la réalité du lieu d’où l’on vient. Cette première existence, jadis pleine de sens, s’efface peu à peu. Sans faire de bruit, elle sombre dans l’oubli.»

Voici encore un roman de cette rentrée littéraire qui me faisait très envie. Je me rends compte que la Rentrée littéraire Fleuve est assez riche et que beaucoup de titres donnent envie. Ainsi, je vous ai parlé de Linea Nigra de Sophie Adriansen et il se pourrait bien que je craque pour À jamais tu obéiras de Koethi Zan qui est sorti le 14 septembre. De plus, dans ma PAL m’attend déjà Eleanor Oliphant va très bien de Gail Honeyman et prévu lui pour le 28 septembre. Bref, vous l’aurez compris, on reparlera de Fleuve ! Passons maintenant à ce roman à la couverture poétique, ambiance enfance et douceur. Si par hasard vous me voyez l’orthographier « De l’autre côté du fleuve »… n’hésitez pas à me le signaler. Je n’ai eu de cesse de l’appeler comme ça ! Je mélangeais fleuve et monde… à cause du nom de la maison d’édition. Des fois, le bazar mental tient à peu de choses.

De l’autre côté du monde est un ouvrage plutôt particulier, à l’ambiance mélancolique et oppressante, mais qui a su m’entrainer d’un bout à l’autre de la planète. L’histoire est bien plus complexe que ce que nous laisse deviner la quatrième de couverture et ce fut pour moi une jolie surprise que de découvrir ce qui ronge notre héroïne dans son couple, son pays, sa maternité. C’est un roman empreint de sincérité et d’émotions, de choix, de décisions courageuses et d’acceptation. L’amour y est abordé d’une manière assez distante, conforme à ce que notre personnage principal tend à donner aux autres. Je dois vous avouer avoir eu du mal à rédiger cet avis, à trouver les mots justes, car ce roman se vit pleinement. Peu de place est laissée à une narration classique, nous sommes, à chaque instant dans les pensées de nos personnages, aussi bien du côté positif que négatif. Nous vivons à leurs côtés toute l’histoire qui aurait dû changer leur vie. Et pourtant, ce ne fut que le début d’une histoire inattendue… Alors je fais de mon mieux pour vous transmettre les sentiments de ce livre, mais vraiment, vous ne pouvez en prendre conscience qu’en le lisant à votre tour. Il fait partie de ces romans qui nous pénètrent et fouille nos émotions à la recherche de la compréhension, la compassion ou encore le pardon.

Notre couple vit dans une sordide maison miteuse et humide en Angleterre. Elle est artiste, il est professeur et rêve d’écrire un livre. Deux enfants et un quotidien plus que morne. C’est bien simple, Charlotte ne trouve plus une minute à elle avec les deux filles et suffoque. Dans cette maison, le lecteur aussi se sent à l’étroit pris au piège. Les odeurs d’humidité se mêlent à celles de la cuisine, du chien et des langes. Charlotte n’en peut plus, elle est à bout. Alors elle sort beaucoup, promène les enfants, parfois bien trop longtemps, mais elle ne plus plus vivre comme cela. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas peint ? Henry lui, peine à trouver sa place. D’origine indienne, il a grandi en Angleterre. De fait, il semble en difficultés pour déterminer son identité culturelle, à quel lieu il appartient. Sans doute est-ce l’Inde, mais est-ce bien certain ? Quand il tombe sur un prospectus favorisant l’immigration en Australie, il est convaincu que c’est LA solution pour reprendre en main son foyer et retrouver sa complicité et l’amour d’avant avec sa femme. L’Australie lui promet un climat moins humide et pluvieux qu’actuellement, le rapprochant alors de ce qu’il a connu enfant. Mais Charlotte, elle, n’a pas du tout envie de partir de l’autre côté du monde. Elle ne le sent pas. Pourtant, lasse des conflits et des cris incessants des enfants, elle se laisse plus ou moins convaincre et notre famille s’en va à l’aventure. Bien évidemment, la jolie vie qu’ils s’imaginaient là-bas sera loin de la réalité. Abandonnée dans un morne quotidien où la chaleur est oppressante et la faune terrifiante, Charlotte dépérit encore plus et supporte encore moins ses enfants. Une rencontre va venir faire basculer son existence, mais pas vraiment comme on l’entend. Se sent-elle vraiment prête à tout abandonner ? Quels sacrifices envisager pour se sentir de nouveau vivante ?

Le roman est cruellement introspectif et si vous êtes apte à ressentir de l’empathie, vous ne pourrez qu’en avoir pour Charlotte. C’est une femme intelligente, belle et véritablement douée pour l’art. Tout son univers se reflète dans ses tableaux, mais elle ne trouve plus le temps de peindre, accablée d’une maternité écrasante. Petit à petit se dresse ce sentiment d’une femme qui ne peut finalement peut-être pas être mère. D’abord, comprendre pourquoi on est là : le mariage et sa complicité perdue, les filles et la place trop importante qu’elles prennent. Sentir que ses enfants sont de trop dans son quotidien torturera vraiment Charlotte. Pour rappel, nous sommes en 1963, l’ère de la femme au foyer à s’occuper des enfants même si les choses comment à se décanter. Et si Charlotte n’était pas faite pour ce genre de vie ? Quel genre de femme est-elle ? Quel genre de mère incarne-t-elle ? Charlotte s’efface et se perd et nous la contemplons comme si nous regardions notre propre reflet dans un miroir. Mais du côté de son mari, rien n’est simple non plus. La fracture du couple semble s’étendre et le moment où le lien qui les lie va se rompre n’est plus très loin.

Bien entendu, il va falloir une décision, une action. Nous vivons dans cette attente, avec elle, avançant puis rejetant les arguments. Nous nous sentons à l’étroit dans ses pensées, dans son corps. Nous ne voulons que la liberté, comme elle. Mais n’est-ce pas trop tard pour réclamer une seconde chance ? L’Australie n’était-elle pas déjà la seconde chance de son couple et de son quotidien ? Puisque nous sommes dans les années 60, on ne parle pas de charge mentale ou encore de dépression post-partum. Et pourtant, c’est précisément ce que nous avons sous les yeux. Une détresse profonde, un gouffre de douleur et la plus grande des difficultés à assumer son rôle, celui d’une mère. Si l’amour pour ses filles est présent, sera-t-il assez puissant pour qu’elles avancent ensemble ? Le mariage qui sombre n’est finalement que secondaire par rapport au sentiment d’enfermement que ressent Charlotte. Bloquée dans une vie qui ne lui plait pas, elle n’aspire qu’à retrouver sa liberté et surtout quitter ce pays qu’elle ne parvient pas à faire sien.

De l’autre côté du monde est aussi un roman qui parle de liberté. Celle de la femme, alors dédiée à son époux et à la maternité. Usant d’audace, l’intrigue prend un tournant plus que surprenant, même si pourtant tous les indices sont là pour nous l’annoncer. Quant à la fin, l’ouverture laisse place à de nombreuses questions et réflexions. Finalement, Charlotte nous emmène sur une quête du bonheur, celui qu’elle trouve dans des recoins auxquels nous n’aurions pas pensé. La liberté a un prix, sera-t-elle prête à le payer ? Vivra-t-elle plus légère et plus épanouie ? Introspection réussie, le roman, sous un rythme pourtant lent, nous laisse nous imprégner des détails et des pensées pour que nous puissions mieux nous saisir de l’histoire et nous sentir… enfermés. C’est assez frappant de ressentir comme un huis clos alors qu’il n’en est rien, si ce n’est dans l’esprit de Charlotte. La plume est soignée, simple et efficace, elle prend le temps de se poser sur chaque aspect et laisse le lecteur faire son propre chemin. Tout en mélancolie, nostalgie, cette plume nous offre de partir sur les pistes de la quête identitaire et nous permet d’expérimenter cette claustrophobie maternelle, si taboue et pourtant si réaliste… Le roman nous émeut et nous questionne. Il marque et nous imprègne des nombreuses interrogations soulevées. A découvrir !

Un roman fort émouvant et introspectif, guidé par une plume mélancolique, mais d’une justesse percutante. Au travers du couple Henri et Charlotte, le lecteur va expérimenter l’idée de l’identité, mais aussi la question du mariage et d’une maternité trop lourde à porter. Faire des choix pour la liberté, au milieu des années 60, face à la morale peut s’avérer compliqué. Magnifique analyse, une prose à lire absolument.

 

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