[Chronique] Linea Nigra de Sophie Adriansen

Publié aux éditions Fleuve – 14 septembre 2017 -493 pages
Merci à Fleuve pour cette lecture

Ce roman est celui d’un amour naissant entre un homme et une femme. Ce roman est celui de cette femme bientôt mère. Et avant cela, enceinte. Entre ces deux états, un accouchement. Une fin et un début à la fois. La ligne noire verticale apparue sur le ventre de Stéphanie annonce ce tsunami, ce condensé fiévreux d’existence que provoque la maternité.

À la maternité, on ne délivre aucun diplôme. Chaque femme fait de son mieux.

L’an dernier, je découvrais la plume de l’auteure avec Le syndrome de la vitre étoilée. Ce roman m’avait énormément plu, parlé. Était alors évoqué le désir d’enfant et la liberté, les normes et le fait de s’y conformer ou au contraire de s’abreuver de liberté. Linea Nigra remet en scène Stéphanie, notre femme de caractère, et Luc, qu’elle a rencontré à la fin du récit. Tout aussi fascinant, le roman nous entraine cette fois-ci sur le parcours de la maternité et sur ce qu’être femme signifie pendant cette période. Y seront aussi abordés avec justesse, les violences médicales.

Si Linea Nigra est la suite des aventures de Stéphanie dans son chemin de vie en tant que femme, il peut parfaitement être lu indépendamment. Alors que dans Le syndrome de la vitre étoilée, Stéphanie faisait tout pour être enceinte, une prise de conscience la fit changer de direction pour sa vie. C’est ainsi, qu’après un périple nécessaire, elle fit la connaissance de Luc. Luc qu’elle peine à laisser entrer dans son cœur, mais qui va s’y faire une place malgré tout. Stéphanie se protège, ne veut pas aimer, mais, Luc est probablement celui qu’il lui faut. Et puis un jour, l’absence de règles. Fausse alerte ? Toujours est-il que cela la plonge dans une profonde réflexion. Et si ? Nous allons alors suivre leur amour naissant, mais aussi la transformation d’une femme pour devenir mère, en passant bien entendu par cette case si particulière, celle d’être enceinte. Et puis la crainte de l’accouchement, des médecins, de l’hôpital, les décisions à prendre, l’organisation, la sensation du bébé dans son ventre, prendre conscience de la réalité, demain ils seront 3 et non plus deux…

« Je le soupçonne de vouloir me féconder pour verrouiller notre amour. »

Toujours passionnée par son métier de photographe, Stéphanie n’aime plus s’encombrer de liens trop forts ou de pensées inutiles. Mais alors que Luc vient tout chambouler, elle n’est plus bien sûr de vouloir un enfant. Après tout, avec Guillaume elle a voulu et ça n’a pas marché. Elle ne veut pas revivre cela, les violences psychologiques et physiques vécues lors de chacune des étapes de la PMA alors nécessaire à l’époque. Mais avec Luc, Stéphanie va tomber enceinte rapidement et naturellement. C’est alors tout son monde qu’elle doit remettre en cause. Avec une justesse incroyable, l’auteure nous peint un tableau saisissant de la féminité au cours de ce parcours alors inconnu, celui du premier enfant. Mais c’est aussi rempli de réflexion d’une pertinence saisissante, alliant l’humour parfois noir aux vérités émouvantes. A qui appartient réellement la grossesse dans notre monde ?

« En intervenant dans le processus naturel, en déshumanisant l’accouchement, en légalisant la violence obstétricale, les pouvoirs publics privent les femmes de leur liberté et prennent le contrôle de leur corps. Alors qu’accoucher est un verbe intransitif. Un verbe intransitif. »

Césarienne, épisio, patientes traitées comme des numéros, qu’il est difficile d’accoucher dans des conditions naturelles. Le corps de la femme, naturellement programmé pour accoucher, ne sait plus rien faire. Et Stéphanie redoute l’accouchement plus que tout. Mais surtout, à quel moment réellement devient-on mère ? À l’accouchement ? Au premier cri ? Avant dans le ventre ? Ou encore après quelques semaines de vie ? Si le ventre qui gonfle et la ligne noire verticale sont bien signe de grossesse, pour Stéphanie, la réalité nécessite plus que cela. Toutefois, c’est une femme forte, qui va faire son chemin et s’en sortir à merveille avec sa grossesse et les questions qu’elle se pose, ses doutes et ses craintes, sa peur d’être une mauvaise mère, etc. Luc, bienveillant et déjà papa, mettra tout en œuvre pour rassurer la femme qu’il aime et pour construire leur nouvelle famille. Bien entendu, l’arrivée d’un bébé chamboule toute une vie, et ça, Stéphanie en a un peu peur. Mais qui du désir d’enfant ou de la peur du lendemain va dominer dans l’esprit de Stéphanie ?

« Les autres sont de vraies femmes enceintes. Moi non. Mon ventre est celui d’une autre femme. Mon corps est celui d’une autre femme. Et cependant, je suis moi. Un bébé dans le ventre. Comment ont-elles fait, les autres pour devenir de vraies femmes enceintes ? Quelle information ai-je manqué, quel courrier n’ai-je pas reçu ? A côté de quoi suis-je passée? »

Pour moi qui suis nullipare et souhaite le rester, ce récit m’a permis de comprendre le cheminement des femmes tout au long du choix d’enfanter. D’avant de tomber enceinte à après, le quotidien avec le bébé. Si mes amies qui sont mamans savent en parler, Sophie Adriansen y met des formes fascinantes et c’est un réel plaisir de suivre Stéphanie. Les pages défilent à une vitesse folle, tout est écrit sous de courts chapitres, nous avons des points de vue différents, des informations sur ce qu’est l’accouchement et la douleur ou encore les maisons d’accouchements, etc. C’est un roman fort documenté qui nous est offert et il ne peut qu’accrocher le lecteur, surtout s’il est dans ces âges où la maternité devient sujet commun. L’auteure n’hésite pas à user d’humour noir ou de sarcasme, le cynisme débordant parfois des réflexions intimes de Stéphanie. Les questions qu’elle se pose sont emplies de vérité, d’authenticité et nous avons vraiment cette sensation d’accompagnement de notre jeune femme vers le but ultime d’être maman. Toutefois, la child free que je suis ne s’est jamais sentie « poussée » à concevoir. C’est un roman qui certes parle de maternité, mais ce n’est pas un manifeste à faire des bébés. C’est avec beaucoup de respect que les mots sont alignés, permettant à chacun de voir son propre chemin de vie.

« En quarante ans, la durée de l’accouchement a augmenté de deux heures et demie. Les femmes participent de moins en moins, se reposant de plus en plus sur les interventions médicales, de l’utilisation de forceps à la péridurale. Les femmes peu à peu désapprennent à accoucher. À force, elles ne sauront plus faire. »

Et puis il y a ce constat amer de la grossesse dont sont dépouillées les femmes, de leur corps dont elles ne sont plus maitres, de ces médecins qui ont autre chose à faire et n’hésitent pas sur les césariennes et épisio. Comme notre roman croise sa route avec un document passionnant, nous aurons des chiffres et des statistiques, des idées et des arguments et un constat amer : la France, bien en retard sur beaucoup trop de domaines. Seront bien entendu abordé les différentes méthodes d’accouchement et la péridurale, etc. La délivrance, ce moment de donner de manière concrète la vie est l’aboutissement de la grossesse et beaucoup de femmes se font voler ce moment par le corps médical. Alors que parfois, tout pourrait se passer autrement… Les documents que Sophie Adriansen nous fournit sont vraiment intéressants, et même si vous n’êtes pas dans une démarche de procréation, ce roman façon documentaire et fiction mélangé devrait vous séduire. Car après tout la féminité et l’enfantement sont des thèmes universels, même si chaque femme vit sa grossesse et sa maternité de manière différente. Enfin, ce roman permettra à chaque femme qui angoisse ou se remet sans cesse en question, de déculpabiliser : « À la maternité, on ne délivre aucun diplôme. Chaque femme fait de son mieux. »

« J’ignorais la beauté. J’ignorais la pureté. Je n’en connaissais rien, tu les incarnes toutes les deux, tu évinces la laideur, l’usure et même le gris, tu fais disparaître tout ce qui n’est pas toi. J’ignorais l’innocence. […] Les évènements nous transforment. J’accepte ce qui vient et je me fiche du reste. J’espère juste que je ne me suis pas trompée d’avenir. Bienvenue au monde, toi. » 

Aussi bon que Le syndrome de la vitre étoilée, Linea Nigra nous permet de retrouver Stéphanie, cette fois-ci dans le parcours de sa rencontre avec Luc jusqu’au jour où elle devient maman. De tristes vérités médicales sont pointées, mais le tout est écrit avec respect et douceur, même dans le cynisme qui étreint parfois notre future maman. À découvrir, il se dévore à toute vitesse.

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