[Chronique] Riverkeep de Martin Stewart, un roman initiatique intense et rythmé par les eaux d’un sombre fleuve.

Publié aux éditions Milan – Page Turners – Mars 2018 – 384 pages
Traduction : Nathalie Zimmermann, Illustration : Yann Legendre
Merci à Page Turners pour cette lecture

Le fleuve Danèk, sur lequel travaillent Wull et son père, charrie cadavres et créatures maléfiques…
Quand le destin cruel s’abat sur Pappa, Wull va devoir avancer et inventer pour survivre et tenter de sauver son père.
Un futur classique, aux accents de « Moby Dick » dark, à mettre entre les mains de tous les fans de la série « L’Épouvanteur ».

Le fleuve Danèk charrie cadavres et créatures maléfiques. Wull va avoir seize ans : bientôt, il reprendra la charge de son père, le Riverkeep, et devra veilleur sur les eaux du fleuve.
Mais un jour tout bascule.
Son père est entrainé dans l’eau par une force inconnue. Quand il réapparait, hagard et agressif, il ne reconnait plus son fils et ne se nourrit que de têtes de poissons… Il semble possédé par un esprit mauvais.
Wull apprend qu’une essence, contenue dans un monstre marin millénaire, pourrait le guérir. Sur sa pauvre barque, il se lance dans une quête désespérée. Au fil de l’eau glacée et des rencontres bizarres, il découvre un monde nouveau, lui qui n’a jamais quitté la batellerie.
Une épopée terrifiante, qui va bouleverser sa vie.

Peut-être êtes-vous comme moi, ou plutôt comme je l’étais avant de plonger dans les eaux sombres de ce roman : j’ignorais que le métier de garde-fleuve existait. Je me disais que c’était, à la limite, un ancien métier aujourd’hui oublié, mais il n’en est rien. Pour écrire cette épopée, l’auteur s’est rendu à Glasgow où il a pu échanger avec un garde-fleuve authentique, dont l’héritage professionnel se transmet de génération en génération. Sans doute cette rencontre a-t-elle permis au romancier de conférer une lourde note d’authenticité dans ses écrits. Car oui, les eaux du Danèk ne sont pas sans nous rappeler les ténèbres, et les rencontres font froid dans le dos. C’est au cœur même de ce monde dangereux que notre jeune héros, bientôt 16 ans, va partir à la recherche du plus convoité des monstres marins, dans l’espoir de sauver son Pappa. Pappa, depuis qu’il fut emporté par une créature non identifiée, n’est plus lui-même et il se meurt. Si Wull sait que son 16e anniversaire approche et qu’il sera alors le nouveau garde-fleuve, il n’est pas pour autant prêt à dire adieu à son Pappa ni à ce qu’il lui reste d’insouciance et innocence. Comment une véritable quête identitaire, peuplée de rencontres insolites, de liens qui se nouent, de folie, d’espoir, d’amour.

J’ai commencé ce roman avec un grand enthousiasme, il semblait prometteur et nous immerger dans un monde inédit. Les sources d’inspiration de l’auteur sont nombreuses et séduisantes. Pourtant, je ne vous cache pas avoir eu d’énormes difficultés à entrer dans ce roman, et ce pour plusieurs points. Premièrement, le style littéraire. Ici, je tiens à applaudir la traductrice qui a fait un travail incroyable. En effet, certains personnages du roman, dont le père de Wulliam, parlent une sorte de patois parfois difficile à lire, ou en tout cas, en altérant la fluidité. De même, quand nous avons des extraits de livres, journaux, récits, ce langage ressurgit. Une langue ancienne, dans un monde en plus que nous ne connaissons pas, j’ai dû m’adapter. Alors vous allez me dire  » bah dans Harry Potter aussi, il y a un langage spécifique ». Oui, mais on a le mode d’emploi. Voici un extrait pour que vous puissiez saisir ce que j’entends par là :

Li Danék garder,
La vie préservez et ceux quel eau a pris retrover,
Les évents consignez dans la voix del fleuve
Et dignaument agir. (Registre du garde-fleuve)

En version « orale », on s’y retrouve mieux : « Tu vas voir qu’une semaine passe comme rein, mon drôle, dit-il. L’temps paraît long pour la jeunesse, mais t’inquiète pas : tu seras point jeune bein longtemps ». En plus, c’est optimiste. Mais, vous verrez par la suite que ce fameux point que je cite a fini par me convaincre et est désormais pour moi une grande qualité de cette histoire. La seconde chose m’est beaucoup plus personnelle et je me lance en rougissant. Je l’ai déjà dit de manière discrète, j’ai une énorme phobie des poissons, encore plus s’ils sont morts, je peux m’évanouir facilement à la vue de nos amis de l’océan et des rivières. Alors bien entendu, en choisissant un livre avec ce titre, il est évident que j’allais croiser des créatures marines ET des poissons. Mais je ne m’attendais pas à tant de « cru », d’authenticité, le tout m’a remué et il a fallu que je m’y adapte. Une fois ces deux points résolus, à savoir le langage et les créatures à écailles, il ne restait plus qu’à comprendre le travail du garde-fleuve et aussi ce qui incombait à Wull pour sauver son père.

Ce personnage, de l’adolescent qui devra être adulte même s’il n’est pas prêt d’ici quelques jours, est fascinant et parfaitement sculpté dans le bois de la bäta (le bateau du garde-fleuve, et quelque part sa meilleure amie). En constatant qu’il est arrivé malheur à son père et que celui-ci n’en a certainement plus pour longtemps, le garçon va mettre de côté, du moins autant qu’il en est capable, ses peurs, ses craintes et son rejet d’un métier qu’il n’a pas choisi. Conditionné depuis l’enfance à devenir le futur garde-fleuve, Wull n’en ressent pas pour autant la moindre envie et ne le fait que par dévouement envers son père. Et aussi parce que c’est comme ça et qu’on ne lui proposera pas d’autre alternative. Hissant son père dans le bateau, il s’engage dans une quête dangereuse, solitaire et mouvementée. Mais il sait ce qu’il veut : le mormorach. Cette créature légendaire semble être revenue dans le coin et Wull a lu qu’une certaine substance du monstre démesuré lui permettrait de sauver son Pappa. Attendez, j’ai dit « solitaire » pour décrire ce voyage ? Pardonnez-moi, ce ne sera jamais le cas. En effet, comme dans toute bonne quête initiatique et passage à l’âge adulte, l’adolescent va faire plusieurs rencontres pour le moins atypiques et surtout enrichissantes. Si l’enfant ne veut que sauver son père, il va se rendre compte que chacun porte son fardeau à sa façon. Les échanges seront parfois drôles, parfois piquants, mais riches en enseignement et l’embarcation nous transporte avec la troupe, le long du Danèk.

Nous pourrions dire que le roman coule de source et qu’il est facile d’anticiper les actions quand on connaît le genre. Mais non, Martin Stewart a soigné son intrigue, ses personnages et leurs langages, la psychologie, les épreuves, le contexte et les décors. Même si nous ne savons pas grand-chose des lieux qui nous entourent, nous ressentons constamment cette pression de la mauvaise rencontre que ce soit dans l’eau ou sur les berges. Le mal, les ténèbres, la perte de l’insouciance sont incarnés de bien des façons et notre jeune Wull va devoir se montrer téméraire, mais aussi faire des choix. Cet homme en devenir et très têtu va se retrouver, bien malgré lui, à la tête d’une embarcation remplie de passagers bien différents et devra s’assurer leur sécurité. Nous sommes dans un monde où la magie existe et cohabite avec les citoyens des multiples lieux visités. C’est d’ailleurs grâce à cela que Wull, qui n’a d’autre pouvoir magique que son courage et son empathie, va faire ces rencontres si hétéroclites. Au-delà de l’aspect enrichissant des conversations et de l’histoire de chacun, c’est un véritable message de tolérance et d’amitié qui est égrainé dans le roman. Wull va découvrir ce qu’est la solidarité, il fera parfois sa forte tête, mais ne sera pas le seul, il lui faudra tant de courage pour se confronter à son Pappa et sa condition. Et puis, surtout, il lui faudra accepter l’inévitable : ses 16 ans marquent le début d’une aventure qu’il a longtemps rejetée.

« Jamais tu laisses la bäta, Wulliam – à la seconde où tu quittes ce bateau, t’es perdu. Tu peux pas sauver les gens si t’es même pas capable de te sauver toi-même. »

Comme je le disais, le monde est bien bâti avec ses créatures de l’enfer et ses êtres plus innocents. La magie court le long du fleuve, mais aussi sur les Terres et ce que Wull a toujours cru n’être qu’une légende se révèle dans sa cruelle réalité. Grâce à des personnages fortement construits et à la psychologie aboutie, nous n’avons aucun mal à nous immerger et nous sentirions presque la glace nous recouvrir, le danger du mormorach qui rôde s’approcher. C’est là qu’intervient la force du langage « vieillot ou patois » puisqu’il suffit à conférer une certaine ambiance au roman. De même, nul besoin de préciser une époque pour ce monde fictif, car nous visualisons parfaitement ce qu’il en est. Quant aux méchants de l’histoire (et je ne parle pas ici de la créature maléfique des fonds de l’eau), ils parviennent à éviter de justesse la catégorie « cliché » et nous font froid dans le dos. Soyez accrochés en revanche, certaines scènes du roman peuvent remuer, le sang coule et personne ne s’y attardera avec émotion.

« Il n’y a pas à croire en la magie davantage qu’il faudrait croire au temps qu’il fait ! Si les tornades et les tempêtes de sable sont rares, elles existent néanmoins. Et de la même façon que ces phénomènes échappent à notre contrôle, la magie nous dépasse. »

Enfin, mon regret dans ce roman reste le rythme. C’est avec amertume que je me vois contrainte d’avouer (honnêtement) que je me suis parfois ennuyée, en dépit des qualités citées avant. J’ai vraiment eu envie de voir les choses bouger, que le danger soit de temps à autre plus menaçant. Nous sommes dans une histoire très sombre, presque effrayante et la lumière ne passera que très rarement. Le monde y est impitoyable, qu’on ait 16 ans ou plus et cette confrontation à la réalité aurait pu s’accompagner de plus de dynamisme. Les paysages sont pris dans la glace et le froid, mais ne nous sont que trop peu accessibles et même si l’on comprend et ressent l’environnement, la description aurait pu être plus riche, plus saisissante. Car finalement, une fois le roman fermé, tout disparait très vite. Je garde certes une pensée pour Wull et son nouvel ami, mais cela en reste là. Les émotions y sont aussi parfois trop plates, à l’exception de la peur et peut-être de la colère. On reste en attente de plus, de mieux, d’enrichissements, et ce, même si le moment passé fut agréable. Les créatures et autres personnages rencontrés par Wull, toutes atypiques avec des spécificités magiques ne sont qu’à peine exploités et nous restons dans l’ignorance la plus complète les concernant, nous demandant presque quel est le sens de tout cela ? Pourquoi doter des personnages d’une grande magie ou de capacités peu ordinaires si c’est pour ne pas le développer alors qu’ils sont l’entourage même du jeune garçon ?

Riverkeep est un très sympathique roman jeunesse sur fond de quête identitaire. Si nous pouvons regretter l’exploitation trop infime du monde et des créatures, nous serons en revanche bien ancrés dans la bäta, dans une réalité sombre et dangereuse. Un léger manque de rythme vient aussi minimiser le plaisir de lecture, mais saluons tout de même l’authenticité de l’épreuve que subit Wulliam et la proposition d’un univers riche en possibilités et accentué par un langage bien particulier.

Eh oui, je reste un peu mitigée sur ce roman. Pour que mon cœur batte plus fort, il m’aurait fallu plus de rythme, plus d’émotions et plus d’exploitation de l’univers. Je suis toutefois contente d’avoir lu cette aventure, rien que pour ma rencontre avec Tillinghast. Dommage de ne pas avoir conféré plus de profondeur à l’intrigue. Longue vie au garde-fleuve.

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