[Chronique] Swimming Pool de Sarah Crossan, le retour de la prodigieuse autrice de vers libres

Publié au éditions Rageot – 16 mai 2018 -256 pages
Traduction Clémentine Beauvais
Merci à Rageot pour cette lecture

Kasienka vient d’arriver en Angleterre avec sa mère. Elle qui n’a jamais connu que la Pologne fait sa rentrée dans un pays qui n’est pas le sien, avec des gens qu’elle ne connaît pas, dans une langue qu’elle maîtrise mal. Et le soir venu, de quartier en quartier, elle cherche son père, qui a quitté le domicile familial sans laisser d’adresse. Bref, ce pays est gris, humide, et parfois assez inhospitalier. Heureusement, il y a la piscine, il y a l’eau. Et dans l’équipe de natation, il y a William…

Mama agite le crayon au-dessus de la carte,
Et il frémit dans les airs,
Comme son coeur à elle peut-être frémit
A chaque fois qu’elle pense à Tato.

J’aimerais que mon coeur aussi frémisse
Quand je pense à lui.

Ou à quiconque.

Mais pas le moindre frémissement de mon côté.
Peut-être que mon coeur est déjà trop glacé.

Sarah Crossan est de retour dans les librairies françaises dès mercredi. L’an dernier, Inséparables avait marqué de nombreux lecteurs et tiré des larmes à un grand nombre d’entre nous. Pour ma part, j’étais vraiment impatiente de découvrir une nouvelle histoire sous la plume plus que créative de l’autrice. Si vous avez lu Inséparables, vous n’avez pas pu passer à côté d’une forme narrative très particulière et assez peu utilisée en littérature jeunesse : les vers libres. Ici, c’est également le programme. Précisions d’ailleurs que ce roman bénéficie de la même traductrice que le précèdent, à savoir Clémentine Beauvais, autrice talentueuse de Songe à la douceur écrit aussi en prose. Et pour avoir une idée de ce que cela donne, voici un second extrait :

Je n’aurais pas su quoi faire de Mama,
Rentrée à la maison
Toute mélangée,
Comme les lettres de Scrabble dans le sachet,
Lourde d’une tristesse sauvage,
Si clairement affichée
Sur son visage.Swimming Pool Sarah Crossan

Nous allons suivre la courte, mais efficace histoire de Kasienka, adolescente immigrée en Angleterre. Le père de la jeune fille a « disparu » il y a déjà de longs mois, mais sa maman est persuadée qu’elle peut le retrouver. Il est à Londres et c’est donc ici qu’elles vont élire domicile. Si Kasienka parle bien anglais, ce n’est pas le cas de sa mère et cette dernière va alors demander à son enfant de l’aider à dénicher son père. Mais il semblerait que mettre la main sur Tato ne soit pas la source de motivation principale pour celle que les autres élèves appellent Cassie. Connaissant de grandes difficultés d’intégration, elle regrette parfois sa vie d’avant, celle en Pologne avec sa grand-mère, et ce, même sans figure paternelle.

Les enfants marron
Jouent avec les enfants blancs.
Les enfants noirs
Jouent avec les enfants marron.
Ils se courent après,
Mains en l’air, comme des bois de cerfs.
Et hurlent et se bousculent.

Je ne suis pas la bienvenue dans leurs jeux.
Pourquoi ? Je suis trop blanche.

Personne n’aime le trop-blanc.
Ce blanc de l’Est, ce blanc de glace,
Ce blanc des hivers polonais,
Ce blanc de la peau des vampires.

Marron, ça va – enfin en général.
Mais pas trop-blanc. Ça ne passe pas.

Les sujets de l’intégration et de l’immigration seront donc au cœur même de cette histoire. Kasienka arrive à un âge délicat et les premiers émois de l’adolescence peuvent rendre les choses encore pires. Le harcèlement scolaire sera exposé ici de manière particulièrement franche, de même que les actions de la jeune Polonaise. Ce qu’elle souhaite : s’adapter et vivre une vie normale, recherches paternelles à part. Et puis elle se souvient qu’elle aime nager et commence son rituel pour la piscine. Là-bas, elle rencontre un garçon, William, et tombe amoureuse. Le premier baiser, le premier amour, les papillons au creux du ventre, tout cela Sarah Crossan va nous le conter de façon touchante et saisissante. Car si le roman est court, il ne fait pas de détours. Droit au but, sans concessions ni édulcorant textuel. La relation que développe l’adolescente avec son camarade est très touchante, mais pas sans rapport avec celle qui la lie à l’eau. Nous allons comprendre la passion de la natation et ce que cela peut apporter à une jeune femme comme Kasienka. En moins de 300 pages, l’autrice nous fait passer par tous les sentiments typiques de l’adolescence, avec ici une problématique de plus, celle des origines.

Quand il sourit c’est comme si devant moi
Une torche s’enflammait,
Éclairant le monde, même ses plus noirs recoins,
Et je ne peux simplement pas concevoir
Que tout le monde ne soit pas amoureux de lui.

La lumière est mise également sur les relations parentales. Avant, Kasienka n’avait pas de réels problèmes relationnels avec sa mère. Mais cette dernière, totalement obsédée par la traque de l’être aimé, ne prend pas conscience des tourments de son enfant. Elle oblige Kasienka à épouser son mode de vie avec les recherches incessantes et parfois sans sens véritable. Sans amis et avec une mère culpabilisatrice, difficile pour l’adolescente de ne pas perdre pied. L’amitié qu’elle va lier alors avec le voisin, qui lui aussi connaît quelques troubles, va lui permettre de respirer et de mieux comprendre sa mère. La quête du parent va donner un éclairage bien particulier à la construction identitaire de Kasienka. En effet, cette dernière éprouvera des sentiments très contradictoires au sujet de son père. Parfois, elle rêve qu’il ne soit tout simplement plus en vie, car avoir une mère au cœur brisé, ce n’est pas très vivable. Les moments de douceur seront donc en contraste, surtout à la piscine et nous ne pouvons nous empêcher d’y voir un clin d’œil aux reflets du soleil sur l’eau, qui dans toute sa splendeur détient le pouvoir d’apaiser et de nous laisser s’évader. C’est un roman adolescent particulièrement pertinent qui nous est offert ici, « court », mais efficace, que l’on dévore avec avidité, qui nous fait sourire ou nous serre le cœur. La justesse des émotions est touchante, l’histoire ne peut que nous rappeler certaines de nos épreuves de vie et sensibilise à une belle ouverture d’esprit. Prêts à plonger avec notre héroïne attachante et intelligente ? Prêts à revivre vos premiers amours ?

J’ai passé un bon moment avec cette adolescence intelligence en pleine quête identitaire. Le style incomparable de Sarah Crossan est de retour et elle sait faire passer beaucoup de choses dans sa prose. Si j’ai eu beaucoup moins d’émotions qu’avec Inséparables (difficile à battre), il n’en demeure pas moins certain que c’est une fabuleuse histoire qui cerne les émois de l’adolescence, des premiers amours à l’intégration en terre inconnue. À découvrir.

Ce n’est donc pas un coup de cœur, mais un excellent moment. Le style est hautement fascinant et prodigieux. Je suis ressortie de cette lecture totalement admiratrive de la prouesse artistique et nostalgique de l’ambiance instaurée. Les personnages évoluent doucement, mais sûrement et ici l’erreur est aussi bien adulte qu’adolescente. Belle ouverture sur le monde et la différence.

18 réflexions sur “[Chronique] Swimming Pool de Sarah Crossan, le retour de la prodigieuse autrice de vers libres

  1. coucou
    le thème de l’intégration est sympa mais après c’est vrai que je ne me reconnais pas dans des romans qui parlent aussi d’amours adolescentes sauf si elles sont super torturées (je sais je suis bizarre)
    du coup un emprunt bibliothèque obligatoire avant de savoir si je l’achète ou pas (oui les livres sont des trophées que je lis et relis à envi)

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  2. Un roman magnifique. Ce que j’ai aimé aussi, c’est que finalement l’histoire d’amour n’est pas au premier plan. Kasienka est vraiment au centre de tout, donc ça parle d’amour parce qu’elle le vit, mais ça parle aussi de sa famille, d’amitié, d’intégration, de harcèlement. L’histoire d’amour ne prend pas le pas sur tout le reste et William reste finalement en retrait laissant Kasienka, non pas juste se débrouiller toute seule, mais prendre confiance et trouver sa place dans ce nouveau monde.

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  3. Coucou
    C’est déjà pas simple le cap de l’adolescence mais pour Kasienka entre les premiers émois amoureux, un pays disparu,u et une intégration difficile, c’est pas simple. Elle en a du mérite !
    Ce n’est pas spécialement le style de livre que je lis mais si le prendrai je l’emprunterai bien volontiers.
    Passe une belle journée

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  4. Coucou,

    C’est la 3è fois que je vois ce livre et je me dis qu’il faudrait peut-être que je le lise !
    Là, en ce moment, je lis « Rendez-vous avec le crime » de Julia Chapman et pour le moment, j’aime beaucoup !

    Belle soirée,
    Laura – Bambins, Beauté et Futilité

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  5. C’est bien que ce roman soit court parce que j’ai du mal quand c’est trop long. Je sais qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, mais celui là je le lirait bien juste pour ça, lol. Généralement je me tourne plus vers les livres avec une belle couverture comme ça c’est bizarre 🙂
    En tout cas l’histoire me parle bien, merci pour ta revue !

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