[Chronique] K-Love de Sky Muglach

Publié aux éditions Rivages – Novembre 2017 – 214 pages
Merci aux éditions Rivages pour cette lecture

Une « new romance » qui rend hommage aux mangas sentimentaux coréens, reprenant fidèlement ses codes et mettant ainsi à l’honneur par l’écrit une culture et un univers qu’on ne connaît que par le manga. Le première fiction de ce genre, totalement singulière par sa démarche.

A Séoul, aujourd’hui. Tokki n’est encore qu’un adolescent, aux allures androgynes. Victime de la violence de son père, médecin, qui le roue de coups quotidiennement sous le regard indifférent de sa mère, il décide de quitter définitivement le foyer familial. Ce beau garçon perdu se retrouve alors dans un hôtel interlope, où il fait la connaissance d’un jeune prostituée qui très vite l’initie à la drogue. Tokki, déjà abîmé par la vie, y voit un remède à sa solitude et à son manque d’affection. Son désir de nouveauté le mène jusque chez un dealer, Min, individu froid et insensible, avec qui il noue une relation ambiguë. Un soir, l’éphèbe se fait tabasser et est laissé pour mort sur le trottoir. Heureusement, vient à sa rescousse un véritable ange gardien, qui le recueille chez lui. Il s’appelle Han. Une grande amitié naîtra entre eux ; une histoire d’amour, aussi. Han est un homme bon et droit. Mais une scène de ménage poussera Tokki à revenir vers le dealer… Ensemble ils commettront l’irréparable. C’est alors que resurgit Han. Entre les deux hommes, entre deux vies qui s’offrent à lui, le jeune homme devra bientôt choisir.

Tout a commencé quand les éditions Rivages ont publié l’annonce de la sortie de ce roman. Au départ, j’ai cru que c’était un manga réalisé par une Française. En fait, c’est un roman hommage au manga du genre « yaoi ». L’auteure, Sky Muglach, âgée de 21 ans est aussi la dessinatrice à l’origine de la couverture. Il me semblait donc évident que sa passion allait transparaitre dans son écriture. Si j’ai lu des mangas japonais et regardé des tas d’anime ou dramas japonais, j’avoue n’avoir jamais trop eu l’occasion de me pencher sur la Corée. Bien sûr, je vois les playlists K-pop des copines défiler sur Instagram ou Twitter mais voilà, nous n’avons pas forcément l’occasion de tout découvrir, il y a tellement d’informations sur internet et sur les réseaux sociaux où chacun vient apporter sa contribution, sa pierre personnelle à l’édifice et ainsi une part de sa personnalité. Bref, l’éditeur m’a proposé de découvrir le roman et quelques jours plus tard je le lisais.

Ce roman fut une très belle surprise pour moi. Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, si ce n’est qu’il y aurait une romance et que la 4e laissait présager d’un éventuel triangle amoureux (qui n’est pas du genre agaçant, etc). Je me suis plongée donc sans attentes particulières, si ce n’est enrichir ma culture littéraire encore et toujours plus. Premier point, la plume de Sky est super agréable, c’est fluide, efficace sans concessions. Le style narratif, bien qu’il m’ait un peu troublé au départ, est parfait pour ce genre d’histoire, à la fois immersif et contemplatif. En effet, l’auteure alterne les passages en gras relatifs à une narration d’un point de vue extérieur, aux passages en caractères normaux, relatifs quant à eux à l’introspection, les pensées et idées de Tokki à la première personne. Cela nous permet à la fois de comprendre ce que Tokki ressent ou croire ressentir, mais avec le second point de vue nous avons accès à des détails autres, que Tokki ne nous fournirait pas spontanément. Passé une vingtaine de pages, je me suis adaptée à cette forme narrative et je dois avouer qu’elle permet de donner du rythme au roman.

Car niveau rythme, ce n’est pas spécialement intense, et cela n’aurait d’ailleurs aucun intérêt. Ce roman est introspectif et raconte une histoire d’amour entre deux hommes dans une société qui condamne fortement ce genre de relation. Le roman s’étend sur une durée d’environ trois ans, cette période étant propice au développement de Tokki puisque nous le rencontrons, alors âgé de 17 ans. Tokki a une personnalité très particulière, qu’il s’est forgée sous les coups et la violence de son père, tandis que son grand frère, lui, était couvert d’éloges et d’attentions. La différence flagrante entre Tokki et son frère semble normale aux yeux de la mère et la violence qui se déchaine est insoutenable. Mais Tokki en a fait son parti et finit par fuir de chez lui, et loge alors dans un appartement miteux de Séoul, à côté d’une femme « frivole », Kate. C’est par le biais de Kate que Tokki va faire la connaissance de Min et de la drogue… Descente aux enfers annoncée alors que l’adolescent ne rêvait que de s’en sortir. Mais à se forcer à ne rien ressentir, il est comme « sorti » de son propre corps, contemplant le monde d’un œil amer et désespéré, appréciant l’oubli de la drogue et la compagnie de Min. Il ira loin dans la perversion de son âme… Mais un jour, il va rencontrer Han, un jeune homme sans histoires qui va s’attacher à lui et le protéger. Si très vite il devient son meilleur ami, Tokki ne se rend pas vraiment compte des sentiments de Han. Et quand Min revient dans l’équation, les choses se corsent.

Véritable roman d’apprentissage, Tokki, notre héros solitaire va devoir apprendre à se débrouiller par lui-même. S’il ne prend pas le bon chemin dès le départ, rien n’est perdu. Alors que Min représente l’interdit et la dépravation, Han représente l’équilibre et la sérénité. Reste à déterminer ce que Tokki veut vivre, ce qu’il est prêt à accepter. Apprendre à s’aimer sera pour lui le plus difficile dans ces 3 années où nous le suivons. Il va aussi devoir réapprendre à ressentir quelque chose, compatir, aimer les autres. Tout en grandissant dans un monde sans concessions et où la violence vous attend à chaque coin de rue, le jeune homme, va devoir comprendre ce qu’implique d’être adulte, sans famille et de devoir assumer une vie. Bien sûr qu’il est tentant de vivre dans les nuages et brumes de la drogue, s’oublier et ne jamais penser au lendemain. Mais il est bien connu que les substances illicites font connaitre une descente parfois bien plus rude que la vie quotidienne. J’avoue ignorer la popularité (si l’on peut dire cela comme ça) de la drogue chez les jeunes en Corée du Sud, mais ici, elle apparait comme une étape ordinaire de la vie de ceux qui n’ont plus rien. Tokki se vend corps et âme laissant les autres l’utiliser et s’oublie. Han, terriblement attachant, sera toujours là pour le rattraper, le protéger et le sauver. Reste à savoir si Tokki est prêt ou non à rendre ce genre de sentiments et d’émotions.

L’homosexualité est abordée d’une manière totalement naturelle et pertinente. Nous ne voyons pas les héros se définir, se questionner sur leur sexualité, mais juste vivre l’instant, ce qu’ils représentent. Tokki d’ailleurs s’est toujours moqué de la sexualité, n’y trouvant alors aucun intérêt. Mais l’initiation pourrait bien ébranler ses convictions. Nous savons que l’homosexualité n’est absolument pas bien vue en Corée, mais nos héros s’affranchissent de cela. Car grandir c’est aussi savoir respecter sa propre personnalité et surtout s’accepter tel qu’on est, s’affranchir des règles et codes. Tokki devra aussi faire face à la vérité et donc à sa famille. Très honnêtement, c’est un roman à la trame plutôt sombre qui nous est livré ici, mais nous sentons les pas de Tokki, qui, au cours des 3 années de sa vie qu’il nous peint, se dirigent lentement vers la lumière. Devenir quelqu’un implique de dire au revoir à son côté sombre et notre jeune homme va devoir faire de son mieux.

K-love est donc un très beau roman d’amour et d’apprentissage prenant place en Corée. Si le roman ne nous immerge pas forcément dans la culture coréenne, remercions-le de nous éviter les clichés du genre. Romance M/M par définition, K-Love présente l’avantage d’y mêler des errances douloureuses, mais nécessaires à la construction identitaire. Le respect de l’autre est très présent dans ce roman et l’histoire d’amour très lumineuse. La plume de Sky Muglach est très agréable et le livre se dévore en un rien de temps, pour nous laisser plutôt sur un doux souvenir que sur les ténèbres que Tokki a dû traverser.

J’ai vraiment apprécié de lire cette histoire, qui, même si elle conduit à une romance, est aussi le récit d’une construction identitaire sur une base fortement ébranlée. Tokki est un personnage cynique et sarcastique, qui fait en sort de n’afficher aucun sentiment et qui use de son intelligence pour parvenir à ses fins. Bien entendu, ce qu’il a vécu sous les coups de ceinture de son père fait de lui un garçon assez solide, mais distant. Toutefois, l’amour, l’amitié, et malheureusement les drogues, lui apporteront un second souffle que nous le verrons prendre avec plaisir. En 3 ans, Tokki va devoir faire un parcours incroyable et sacrifier son adolescence pour vivre une vie d’adulte difficile, dans un pays sans concessions. Les personnages secondaires, principalement Min et Han (Tokki est très solitaire) sont touchants, chacun à leur manière et nous comprenons l’importance de leur relation avec Tokki. Une belle histoire que vous lirez vite, un style narratif très immersif et une conclusion qui met du baume au cœur. Super découverte !

 

34 réflexions sur “[Chronique] K-Love de Sky Muglach

    • Totalement tu l’as bien cerné. Déroutant mais quand tu le refermes tu éprouves quelque chose de paisible et tu revois l’histoire différemment. L’écriture est fascinante, les descriptions et le vocabulaire peu ordinaires, pour coller à l’esprit manga.

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