[Chronique] Le coeur battant de nos mères de Brit Bennett

Publié aux éditions Autrement – 30 août 2017 – 370 pages
Merci à  Decitre et les éditions Autrement pour cette lecture

« Tous les grands secrets ont un goût particulier. »

Nadia a 17 ans et la vie devant elle. Mais quand elle perd sa mère et avorte en cachette, tout change. Elle choisit alors de quitter la communauté noire et religieuse qui l’a vue grandir. Boursière dans une grande université, Nadia fréquente l’élite. Elle a laissé derrière elle Luke, son ancien amant aux rêves brisés, et Aubrey, sa meilleure amie.
Durant une décennie marquée des affres de la vie, les trajectoires des trois jeunes gens vont se croiser puis diverger, tendues à l’extrême par le poids du secret.

Dans la lignée d’Elena Ferrante et de Chimamanda Ngozi Adichie, Brit Bennett donne voix à des héros en quête d’accomplissement et nous offre un roman lumineux, inoubliable.

Certains livres se révèlent plus difficiles que d’autres à partager. J’entends par là que poser mes propres mots sur ceux de Brit Bennett ne s’avère pas chose aisée. Ce roman s’est immiscé dans mon esprit, sans prendre la peine de m’en demander la permission. Dès que j’eus porté les yeux sur les premières lignes, c’en était déjà fini de moi, pauvre lectrice qui prévoyait de dévorer quelques chapitres. Impossible de le relâcher, besoin d’en savoir plus, comprendre la trajectoire des personnages, tout cela m’apparaissait comme indispensable. J’avoue avoir même sauté un repas pour mieux suivre Nadia, Luke et Aubrey. Pour saisir leurs chemins, leur destin, les erreurs et les secrets. Brit Bennett ajoute à son récit la pincée narrative totalement addictive en employant le « nous » pour figurer les anciennes de la paroisse, ces vieilles femmes qui observent et se taisent. Enfin, pas toujours. 

« Une fille qui ne voulait pas d’enfant trouvait toujours un moyen de s’en débarrasser. La meilleure solution , la solution chrétienne c’était de lui faciliter les choses. Ensuite elle pourrait partir à l’université et sortir de leurs vies. Ce n’était pas une issue parfaite, mais dieu soit loué : le drame avait été évité. »

Nadia a 17 ans et s’arrange pour rester le plus en dehors de chez elle possible. Depuis la tragédie qui a emporté sa mère il y a quelques mois, elle ne reconnait plus son père devenu l’ombre de lui-même et ne lui accordant aucune attention. Dans la communauté noire et religieuse, Nadia ne trouve plus sa place. Si son père s’y intègre parfaitement, ce n’est pas son cas. Traumatisée par le départ violent, brutal de sa mère, Nadia chercher à s’épanouir. Quand elle rencontre Luke, ils vivent une belle passion amoureuse. Mais Nadia va tomber enceinte et décider d’avorter. L’ombre au tableau : au-delà de signer la fin de vie pour ce bébé, cela sonne le glas pour la relation de Luke et Nadia. De plus, Luke ne peut pas se permettre d’entacher la réputation du pasteur, qui n’est autre que son père. Nadia se retrouve contrainte à travailler pour le Cénacle et par conséquent pour les parents de Luke. Là-bas, elle va se rapprocher d’Aubrey, qui bientôt deviendra sa meilleure amie en dépit de leurs différences. À partir de ce moment-là, et dix ans durant, les trois jeunes n’auront vraiment cesse de se retrouver et d’entrecroiser leurs destins, leur relation ne tenant qu’à un fil, celui du plus gros secret de Luke et Nadia.

« Tous les grands secrets ont un goût particulier avant d’être révélés, et si nous avions pris la peine de faire tourner celui-ce dans notre bouche, nous aurions peut-être perçu l’aigreur d’un secret pas assez mûr, cueilli trop tôt, chapardé et transmis précocement. »

Évidemment avec un roman comme Le cœur battant de nos mères, et qui met au centre même de toute l’action, un lieu de culte, nous nous attendons à une plongée dans le monde religieux américain. Je pense que nous, français, ne pouvons pas vraiment saisir l’importance et l’influence de la religion aux États-Unis, surtout si, comme moi, vous avez été élevés dans une famille parfaitement athée. Je l’avoue ici, cela ne m’empêche pas de croire en quelque chose, mais certainement pas en ce Dieu de la religion la plus répandue et pour laquelle j’ai du respect. Seulement dans ce contexte, nous nous interrogeons sur le pouvoir de l’Église sur la jeunesse : interdire la sexualité n’est-il pas le meilleur moyen de pousser les jeunes gens à faire le contraire ? Et quid de l’avortement ? Croyez-moi, cette question va vous obséder dans le contexte présent. Pour autant, l’auteure s’attache à rester plutôt neutre vis-à-vis d’une communauté religieuse, respectant aussi bien les plus fervents pratiquants que ceux qui préfèrent se tenir les plus éloignés possible de la foi. Justement, cette foi, serait-elle suffisante ? Si la mère de Nadia avait vraiment eu cette force inculquée par la paroisse, aurait-elle commis le pire des actes désespérés ?

Le père de Nadia, lui, trouve son salut dans les services rendus à sa communauté. Dans cette petite ville, personne n’a vraiment d’espoir ou d’ambitions. Pourtant, Nadia, elle, se voit avocate et va réaliser son rêve en travaillant dur et en gravissant les échelons. Loin du Cénacle, elle observe sa vie se transformer et se met à côtoyer les élites. Est-elle heureuse pour autant ? C’est la question qui demeurera après avoir refermé cet ouvrage. Les relations et les regrets qu’elles peuvent générer sont passés à la loupe. Mensonges, duperies et décisions seront inspectés pour mieux éclairer les zones d’ombres. Le choix, le pouvoir d’embrasser son destin se voit quelque peu contrarié, et Nadia, elle survit. Luke ne cessera pas vraiment d’aimer Nadia, mais sa route a pris une autre direction. L’analyse des regrets, le poids des décisions sont analysés d’une manière pertinente et douloureuse. Que reste-t-il réellement de l’Amérique d’Obama pour ces petites communautés ? Toujours est-il qu’au Cénacle, personne n’espère un avenir radieux, persuadé à juste titre des inégalités encore si puissantes entre noirs et blancs.

Je fus particulièrement surprise d’apprendre que ce livre est un premier roman. La plume est si mature qu’il semble impossible qu’elle ne soit pas déjà rompue à l’exercice et aux prix littéraires. Et pourtant, rien qu’avec ce récit percutant, Brit Bennett décroche les comparaisons les plus fascinantes : Chimamanda Ngozi Adichie ou même Elena Ferrante. Quoi de mieux pour lancer une carrière d’auteure? En tant que lectrice de Chimamanda, je dois avouer avoir trouvé la ressemblance plus que juste. La plume est parfois nerveuse, mais surtout à la recherche d’une authenticité et d’une justesse incroyable. La narration du « nous » apporte une dimension particulière et addictive à ce roman. Bien sûr le « nous » laisse aussi place à la troisième personne du singulier, mais jamais nous ne serons placés dans la tête des personnages. Comme ces dames, nous assistons à des chemins qui se rencontrent, se percutent, s’écartent, se retrouvent pour mieux se séparer. Ce n’est pas un roman où tout finit bien, mais il ne fait pas non plus dans le mélodramatique. Et c’est sans aucun doute aussi dans ce choix qu’il puise toute sa force. La prose vous entraine d’un bout à l’autre de cette décennie et vous vous sentez comme intégrés à cette communauté. Que vous croyiez ou pas en Dieu, Brit Bennett ne vous en tiendra pas rigueur. Ne vous inquiétiez pas, les sermons ne viendront jamais vous rabattre les oreilles. Non, dans cette histoire d’existences, la justesse et l’authenticité règnent en maitre. Nadia, Luke et Aubrey prennent vie sous nos yeux et nous peinons à refermer le livre avant de savoir où tout ce qu’ils ont vécu va finalement les mener. Des doutes subsisteront et permettront ainsi au lecteur de cheminer, de réfléchir. Magnifique, n’hésitez plus à découvrir l’élégance d’une plume, gage de talent et d’avenir lumineux pour cette jeune romancière de 27 ans.

Amateurs de plumes élégantes et percutantes, Le cœur battant de nos mères est fait pour vous. Véritable plongée intimiste dans une communauté noire et religieuse, l’histoire nous fascine et nous observons les liens se nouer ou se dénouer. Sans concessions et authentique, le récit nous mène sur des pistes de réflexion pertinentes, telles que le choix, le poids du secret et celui de la solitude. Brillant !

PS : il y aurait beaucoup plus à dire sur ce roman, mais il est souhaitable de vous laisser le découvrir.

 

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21 réflexions sur “[Chronique] Le coeur battant de nos mères de Brit Bennett

    • Ah ah c’est que les livres sont bons, ça se vend tout seul !
      Je penses sincèrement, oui, que ce livre a de l’avenir et j’espère bien que l’auteure nous gratifiera d’autres romans s’ils doivent être aussi bons.

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