[Chronique] Ni le feu ni la foudre de Julien Suaudeau

nilefeu

Publié aux éditions Robert Laffont – Août 2016 – 270 pages

Merci à Babelio et Robert Laffont pour cette lecture dans le cadre de Masse Critique

resume

« Si les choses pouvaient en rester là.
Le boulevard Magenta, marinant à jamais dans le bruit, le noir des murs et les vapeurs des pots d’échappement.
Les feuilles encore vertes aux branches des platanes.
Ma bouteille à moitié vide, mais à moitié pleine.
Moi, toujours en vie, sentinelle au-dessus du trafic, parlant au chien pour le rassurer et sentant sous mes doigts le fer forgé de la balustrade.
Cinq sens, aucune raison que ça s’arrête. Pas de date de péremption. J’envelopperais tout dans du papier cadeau et je le mettrais à l’abri, en promettant de ne pas regarder.
J’aimerais la pollution et le vacarme des autobus comme la prunelle de mes yeux – comme la vie elle-même.
Les feuilles des arbres ne finiraient pas par tomber.
Ma bouteille ne se viderait pas.
J’aurais neuf vies de chat devant moi. »
Du petit matin jusqu’au soir du 13 novembre 2015, cinq personnages chassent le bonheur dans les rues de Paris, poussés par des vents contraires : l’espoir et les regrets, la colère et le calme, la joie et le deuil. Les pas de ces Parisiens les rapprochent du concert ou les en éloignent ; leurs destins s’entrelacent ou s’écartent. Ni le feu ni la foudre capte la lumière de ces étoiles sur le point de s’éteindre.MONAVISV2

Ni le feu ni la foudre ne saurait se positionner dans la catégorie des livres qu’on chronique facilement. Véritable expérience de vie, il se vit justement et se transmet. Mettre des mots sur du « réel », des instants éphémères s’avère tâche difficile, pourtant je suis bien ici pour cela. Ni le feu ni la foudre rentre dans ce genre de livres, qui une fois refermé, vous laisse cette impression étrange de « je ne sais quoi en penser ». Suivent alors toutes sortes de réflexions et idées, sorte de relecture mentale de l’ouvrage. Preuve qu’il vous marque. Preuve qu’il est bon, d’ailleurs vous vous le dites « tellement bien écrit ». Mais alors pourquoi bloqué-je ? Pourquoi ne sais-je qu’en penser ? Parce qu’il ne me présente pas forcément ce que j’imaginais ? Non. Parce qu’il dérange ? Non, peut-être. Parce qu’il secoue. Oui, certainement. Parce qu’il est difficile de comprendre immédiatement où veut en venir l’auteur ? Assurément. Pourtant, vous ne pouvez que vous sentir heureux, privilégié d’avoir lu ces instants, les derniers de ces personnes avant de s’éteindre lors d’une soirée tragique qui aura ému la France entière. Parmi vous, mes lecteurs, je peux dire que certains connaissaient l’une des victimes ou des témoins de ce drame. Je peux affirmer que cette histoire vous a touché. Je sais que vous êtes intelligents et n’avez jamais cédé aux amalgames. Parmi vous beaucoup ont fait le choix de la vie, du respect des victimes, des hommages plutôt que propager la haine et montrer le sang qui coule. Vous avez pansé vos bleus à l’âme en promettant de ne jamais oublier, comment le pourrions-nous de toute façon ? 13 novembre 2015. Une date de notre histoire moderne. Une date à laquelle Ni le feu ni la foudre consacre ses lignes pleines d’une émotion sous-jacente brute.

5 étoiles filant vers le drame d’une journée si particulière

Nous suivons 5 personnages au cours de ce 13 novembre 2015. 5 étoiles qui ignorent tout de ce qui les attend ce soir-là. 5 hommes et femmes totalement imparfaits, ce ne sont pas des héros. Certains sont rongés par la culpabilité, d’autres ressassent leurs échecs, certains sont égoïstes, criminels, menteurs, d’autres rêvent d’indépendance, d’amour de jeunesse, de plaisir coupable, reconnaissent leurs erreurs, leurs torts. L’atmosphère de cette journée, pour eux, sera propice au changement, à l’avancement. Tout au long de la journée, nous les suivons, apprenons à les connaître, les apprécions plus ou moins, à l’instar des gens que l’on croise dans notre vie. Des personnages humains, réalistes, actuels, auxquels il est aisé de s’identifier ou tout du moins facile de comprendre. Stella, Raphaël, Igor, Pauline, Ariane. Stella, notre jeune étoile de 13 ans, passionnée de David Bowie, différente, androgyne, unique. Raphaël qui s’écroule sous le poids de sa vie ratée, de sa paternité et ses nombreux regrets, sous l’alcool destiné à noyer les « Et si… « . Igor, ah Igor, ce vieux monsieur, le Vieux avec son chien qui sait que la fin est proche, mais qui pourrait si vite l’oublier, Ariane une comète qui n’aspire qu’au bonheur qu’elle couve patiemment et à son départ, Pauline qui a perdu sa moitié et n’a jamais cessé de chercher. Ces 5 étoiles vont se croiser, se connaissent déjà ou se rencontreront, se percuteront, se perdront. Ces cinq lumières que la vie, le destin, les occasions rapprochent ou au contraire éloignent du concert et de ce drame sous-jacent.

Choisir la vie et la lumière, plutôt et la mort et le sang

Mais, non, nous ne basculerons pas dans l’horreur. À la mort, Julien Suaudeau choisit la vie. À l’obscurité d’une salle où le début du concert est imminent, il préfère les lumières de Paris. Ah Paris, qu’elle est aimée cette ville, mais qu’elle est haïe par ceux qui veulent la tâcher de pourpre. Nous n’assisterons pas à l’horreur, nous n’en avons pas besoin. Nous suivons les étoiles qui se rendent à cette soirée qui devait être signe de fête et de rock’n’roll. De musique, de sueurs, de bières, d’instants partagés entre toutes les nationalités, les religions, les opinions, les couleurs de peau, les générations. Au moment où les portes se ferment, il en est de même pour le livre, ce n’est pas un secret, le choix de la vie se fait ici.

« Le concert commence.

C’est officiel, je vais être heureux. Je n’ai qu’à le vouloir. C’est ma vie, merde. Qui pourra m’en empêcher si je décide de ne plus me ruiner tout seul ? »

Le noir se fait, les lumières se rallument, la musique commence. Silence. Pour nous lecteurs, témoins silencieux et invisibles. Pour lui, auteur qui, tel un homme pudique, aurait omis de basculer du côté de la mort et du désespoir. Ou qui tout simplement a compris qu’il ne reste rien à dire de cette violence. Tout ça pour quoi ? Pour la vie. Oui, Ni le feu ni la foudre n’est pas un livre ordinaire. Vous pouvez aisément passer à côté. J’ai failli le faire. Ou vous pouvez choisir ces lumières de vie, ces espoirs, ces envies, ces décisions et résolutions. Regarder la lumière et l’avenir plutôt que l’ombre et la terreur. Écouter la musique ou le silence plutôt que l’enfer et la douleur. Julien Suaudeau, connu pour sa « drôle » de coïncidence avec le 13 novembre signe ici un livre qui rend parfaitement hommage aux victimes, dans un respect absolu, sans jamais nommer l’inévitable. Contourner le sujet pour mieux s’en approcher, y projeter ses personnages ou les éloigner. Laisser briller la lumière que ni le feu ni la foudre ne pourra atteindre.

Note explicative : Julien Suaudeau a écrit en 2014 Dawa, roman où, tel un visionnaire, il parlait d’attentats secouant Paris en un vendredi 13 novembre. Dans Ni le feu ni la foudre, il n’est plus utile d’explorer la violence et le fonctionnement des terroristes.

J’ai conscience que cette chronique n’a rien de traditionnel ou ordinaire, mais il ne pouvait en être autrement de ce livre. Lisez-le, prenez le temps de le digérer, comprenez la vie, choisissez là. Voyez comment il vous portera, mais je vous conseille, comme moi de le laisser décanter.enbref

Ni le feu ni la foudre tourne autour d’une journée unique qui a marqué les esprits, le 13 novembre 2015. En nous faisant suivre 5 personnages se croisant dans Paris, Julien Suaudeau nous montre l’avant et non l’après, la vie et non la mort. Difficile de ne pas angoisser pour nos personnages qui filent droit vers le drame, vers la lumière qui s’éteint. Une plume assurément brillante. Marquant, déconcertant.

MANOTE

15/20

4flamants

 

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22 réflexions sur “[Chronique] Ni le feu ni la foudre de Julien Suaudeau

  1. Finalement, j’ai l’impression d’en avoir beaucoup appris au sujet du roman, mais peu sur ce qu’il t’a fait ressentir. Peut-être parce que tu n’as pas encore d’avis tranché ? Je suis toujours mal à l’aise vis-à-vis de ces histoires, je trouve qu’il est trop tôt encore… il faut en parler, oui… mais tu sais que « gagner de l’argent » grâce à ça… ça me gêne… Peut-être que l’auteur reverse à une association ?

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    • Il est vrai que je n’ai pas évoqué mon ressenti réel. Je trouve aussi qu’il est trop tôt.
      J’ignore si l’auteur reverse quoique ce soit, s’il a écrit ça « à cause » de sa sinistre prédiction dans son ouvrage précédent. Je ne sais pas.
      Je suis aussi gênée par rapport à l’argent que peut générer ce genre de livre sur une histoire encore si fraiche et si sensible.
      Pour tout te dire, je « connaissais » l’une des victimes de cet attentat. Un garçon de mon âge avec qui j’avais passé quelques soirées il y a des années. Quand j’ai appris sa mort là bas, forcément même si on s’était totalement perdu de vue et qu’on avait jamais été amis, juste « camarades potentiels » de soirée, j’ai été touchée. Quand j’ai lu ce livre, qui relate la journée AVANT le drame, je n’ai pu m’empêcher de penser à lui en me demandant ce qui lui avait pu faire avant le concert, avant de courageusement sauver la vie de quelqu’un en y laissant la sienne…Du coup, j’ai eu de l’émotion mais comme je l’ai mis dans ma chronique, c’est difficile de mettre les mots. Et même si aujourd’hui je dis que c’est un ouvrage brillant, je sais que je n’ai pas encore « tout » couché sur le papier à ce sujet.

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      • Je trouve que la littérature est là pour ça, tenter de comprendre le réel, la vie, ce qui nous dépasse. Et sans doute qu’il « se fait de l’argent » sur son roman, mais heureusement en un sens, c’est son métier aussi. Je ne trouve pas que la démarche soit dommageable, certes l’événement est frais, certes il y a eu des morts, mais dans ce cas, devrions-nous arrêter d’écrire ou de lire sur les guerres, sur les génocides, sur tous les évènements qui font le monde actuel ? Je trouverais ça dommage. Je comprends qu’on puisse s’interroger mais finalement, moi je trouve ça important, même vital, que des auteurs osent poser les mots sur ce réel qui nous fait si mal.

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        • (Idem pour le cinéma et toutes formes d’art – photographie, etc.- , il est indispensable qu’il y ait reportages et fictions sur des sujets brulant d’actualité, ça nous aide sans aucun doute à avancer, à raisonner, à prendre un recul indispensable sur les choses atroces qui nous entourent)

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        • En écrivant mon commentaire toute à l’heure, je me posais justement la question sur les guerres etc.
          Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une énorme démarche commerciale derrière ce livre, il n’y pas vraiment de promo et l’auteur semble vraiment intéressé par ce sujet. Tu n’as pas tort en disant que c’est important d’en parler même si c’est dur. Même si on souffre. J’en parlais avec mon mari de ce livre et je lui ai expliqué ce qui avait coincé pour moi, cet écho que ça a fait et que pourtant, c’est un livre purement brillant, porté sur l’espoir malgré la peur. Et oui ça aide sans aucun doute à prendre du recul, relativiser.
          C’est pas toujours facile en tant que lecteur de savoir se positionner sur un écrit, mais j’imagine que c’est aussi parfois un cas de conscience pour l’auteur.

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        • J’ai l’impression qu’on est nombreux à avoir ressenti cela. Compliqué de se positionner quand ça nous touche de près. J’ai beaucoup aimé les avis de Fiona et petit brocolis ^^ comme quoi nous ne sommes pas forcément à l’aise mais que les écrits sont nécessaires aussi…

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  2. Ta chronique est forte tentante alors que je ne me serai sans doute pas arrêter sur ce livre au début, j’ai l’impression que beaucoup d’auteurs surfent sur la vague du 13 novembre et je n’arrive pas vraiment à me positionner là-dessus, ça me fait assez mal à l’aise en fait :/ J’essayerais tout de même, je pense, histoire de voir ce que ça donne !

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    • Je sais pas si dans les commentaires tu as lu les arguments de Carnet Parisien et PrettyBooks ?
      Je te rejoins et en même temps je rejoins PrettyBooks ce n’est pas facile. J’ai pas l’impression que ce sont des opportunistes pour autant…il y a des choses à dire.

      Aimé par 1 personne

      • Non, je n’avais pas vu, mais c’est chose faite ! Je rejoins les deux avis en fait, il faut en parler mais tout me semble peut-être un peu tôt et, peut-être, un peu opportuniste (je parle en général, pas de ce livre-là en particulier), j’hésite vraiment entre les deux, c’est pourquoi je n’arrive pas à me positionner et que je préfère attendre de lire un ou deux ouvrages sur le sujet avant d’être plus directe dans mon jugement (si jugement il y a). Les récits de Charlie Hebdo, écrits par les survivants, m’avaient beaucoup touché, la démarche ne m’avait pas paru bizarre puisqu’il s’agissait de personnes qui avaient vraiment vécu de l’intérieur l’attentat en question. De romancer déjà celui du 13 novembre, j’ai une impression de mise à distance déjà et de « profitage » autour d’un événement (on pourrait très en parler sans le mentionner directement par exemple). Je ne sais pas. A l’inverse, la démarche des USA, après le 11 sept, de ne plus parler de l’attentat, de supprimer les images des deux tours dans les films m’avait paru très étrange par exemple. Comme je l’ai déjà dit, j’ai vraiment du mal à me positionner, cela me touche d’un peu trop près et je suis surement trop peu objective. Néanmoins, je ne condamne personne et peux comprendre le besoin qu’on a de partager et d’écrire sur l’événement. Et je lirais sans aucun doute quelques titres dessus comme A la place du cœur et celui-ci par exemple, afin de me faire une idée.

        En fait, je pense qu’on a clairement la même opinion, ça fait bizarre, ça nous questionne, ça nous interroge, on ne juge pas, on attend de voir ! Bref, je me répète, j’espère que ce n’est pas trop confus (ça doit une bonne idée de ce que ça donne dans ma tête xD )

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        • Je crois en effet qu’on a la même opinion. Le résumé que tu en fait à la fin de ton commentaire explique bien ce que je ressens.
          Et je suis d’accord qu’il faut en parler etc. Mais il est vrai que pour ma part, concernant cet évènement je reste encore dans la pudeur niveau émotionnel. Ca finira bien par se décanter !

          Aimé par 1 personne

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