[Chronique] La femme qui ment de Hervé Bel

Publié aux éditions Les Escales – Domaine Français
Octobre 2017 – 240 pages
Merci aux éditions les Escales pour cette lecture.

Sophie a quarante-trois ans. Elle vit à Paris avec Alain. Tous les jours, elle prend le RER pour aller travailler à la Défense. On la veut efficace, rapide, moderne, performante. Elle s’y emploie. Mais la cadence est infernale, elle se sent au bout d’un cycle – bientôt elle sera vieille.

Un jour, acculée par son patron qui lui reproche la mauvaise gestion d’un dossier, elle ment. Prétend être enceinte. C’est le début d’un engrenage, tout un système de défense qui, un temps, allège son quotidien. Grisée, Sophie décide de mentir à son tour à Alain. Lui laisser croire qu’elle attend un bébé en fera peut-être venir un pour de bon ?

Alors que le mensonge l’enserre peu à peu, le passé de Sophie se déploie – son enfance, sa jeunesse en banlieue, au pied des tours de la Défense qui, lentement, surgissaient de terre. Comme les barreaux de sa future prison.

NOTE : cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu autant de mal à écrire une chronique. Principalement parce qu’il est tentant d’en dire trop. Et trop en dire serait vous gâcher la surprise de l’ascension de Sophie dans la spirale du mensonge et de ses conséquences. Alors cette chronique va être plus décousue, parce que c’est un roman qui se lit, se vit, se comprend, se réfléchit. Parce qu’au-delà du thème du mensonge, c’est toute notre société qui passe sous la plume de l’auteure, non pas pour en écrire une satire ou un déclin annoncé, mais bel et bien pour pointer du doigt ce qui ne va pas, sans jamais toutefois s’y attarder. Quand on a connu un burn-out ou un harcèlement moral au travail, il devient facile de comprendre Sophie et son mensonge. Mais notre quarantenaire ira plus loin, poussée aussi par la pression sociale, l’injonction à enfanter à tout prix et à gagner sur tous les fronts : carrière épanouissante et salaire qui en jette, maman parfaite, épouse idéale. La pression faite aux femmes est vraiment au cœur de cette histoire, qui pourrait très bien être la nôtre.

Voilà un thème particulièrement intéressant en littérature contemporaine que celui du mensonge. Du mensonge sous pression, celui des normes et des attentes, celui de la fuite et de l’espoir. Hervé Bel que j’ai alors découvert dans ce roman plutôt court, mais intense, m’a totalement emportée dans les histoires de Sophie, que l’on voit, peu à peu s’enfermer dans une cage absolument pas dorée. Quand le mensonge vous retient prisonnière, que faire ? Comment sortir d’un engrenage toujours plus cruel ? Et quand la fierté, l’amour-propre et les déceptions s’en mêlent, il est, ô combien facile de sombrer, entre ces tours sombres de la Défense où, toujours, il faudra être efficace et moderne. En permanence sur une sellette face à la concurrence digitale et déloyale des jeunes dans son entreprise de communication, Sophie étouffe et acculée par tout cela, ne trouve que le mensonge comme fuite.

Avouons que le quotidien de Sophie est morne et que nous ne pouvons que comprendre son sentiment d’asphyxie entre le rythme insoutenable de travail, le métro bondé et les tours sans fin de la Défense, enfer sur Terre pour elle. Elle s’ennuie, déteste la routine et peu à peu c’est les dents serrées, le ventre noué et les larmes aux yeux qu’elle se rend sur son lieu de travail. Là-bas, avec les collègues, ce n’est pas forcément l’entente cordiale et ils sont tous sans arrêt sous la pression, menés d’une main de fer ou parfois de gants de velours de leur supérieur. Mais après tout, la hiérarchie semblant sans fin, n’oublions pas que lui aussi est sous pression. Sans aller jusqu’à peindre un tableau trop sombre de la Défense, l’auteur nous enseigne plutôt que notre monde n’est qu’une course à la performance, à la concurrence et tant pis pour ceux qui perdent.

« Rien que de penser à « là-bas », je me sens soudain plus fatiguée, et les pulsations de mon cœur s’accélèrent.
« Là-bas. » Derrière ces mots, je sens, je vois : les immenses immeubles comme des barreaux, et dedans ces milliers d’alvéoles. Dans l’un d’elles, il y a moi. »

Sophie d’ailleurs est sous la surveillance oppressante de son supérieur, elle doit finir un dossier important et ne s’en sort pas. Elle a perdu l’envie, la motivation, son talent est éclipsé par son mal-être. C’est lorsqu’elle se retrouve à devoir rendre des comptes qu’elle va mentir, pour la première fois, elle la femme qui avant ne mentait pas. Sans le savoir, c’est tout son univers qu’elle s’apprête à faire exploser. Car, ce mensonge, énorme, ne peut rester sans conséquence. Ce qu’elle espère ? Y croire, elle qui n’arrive pas à avoir d’enfants avec Alain, son homme. Mais surtout, sans parler de traitement de faveur, elle veut vivre ce que vit une femme enceinte, avoir de l’attention, des regards, de la patience et tolérance envers son travail. Et cela va marcher. Pendant un temps, car on ne saurait dissimuler une grossesse éternellement.

« D’un ton précipité, comme le fait un enfant qui veut se débarrasser de sa faute, je m’entends dire : « Lionel, je dois t’informer de quelque chose de confidentiel, enfin qui l’était jusqu’à ce jour : je suis enceinte, voilà ! »
J’expire encore bruyamment. Lui adresse un sourire timide, je me vois tremblante, émouvante. Pas sûr que je le sois, je ne suis plus une jeune fille. Je m’imagine avec le joli minois que je n’ai plus. Je prends un air coupable. De cette manière il sera dans l’obligation de lever mes scrupules. »

Par extension, Sophie qui se sent mal à la maison, qui a l’impression que quelque chose ne va plus avec son compagnon va lui mentir aussi. Mais lui sera plus en retrait sur cette nouvelle. Et Sophie sombre alors encore et encore. S’enfonce dans le cercle vicieux du mensonge, des secrets. Sophie arrive à cet âge tellement difficile pour une femme : il faut avoir construit une famille, être propriétaire, avoir LA carrière et retarder l’apparition des signes de l’âge. La pression sociale et celle du vieillissement obsèdent Sophie qui regarde alors sa vie d’un air amer. Comment en est-elle arrivée là ? Qu’est-ce qui a cloché dans son parcours pour qu’elle ne se sente plus à sa place ? Pourquoi avoir choisi cette voie ? Et son manque d’enfant peut-il s’apaiser ou Sophie sera-t-elle toujours obsédée par son désir le plus charnel ? Comment doit-on réagir quand on est acculés ? Quand la seule fuite possible semble être de mentir ? Et puis que faire quand c’est le vieillissement qui vient ruiner nos espoirs, nous laisse regarder en arrière d’une manière tellement amère qu’on dérive, on se perd, on plonge. Mais peut-on encore espérer de cette vie ? Comment la reprendre en mains, et que ferions-nous à la place de Sophie ? De plus, chaque personnage important est mis face à ses propres secrets, mensonges, dissimulations : Alain et Lionel, les hommes qui ont le plus grand rôle dans l’existence quotidienne de Sophie.

« On travaille comme l’on fait des enfants, pour échapper à soi-même et remplir le temps dont on ne sait trop quoi faire. »

 

La femme qui ment pourrait être vous ou moi. Dans une situation d’urgence, oppressante, Sophie ment pour prendre la fuite. Mais elle ne se doute pas du pouvoir dévastateur d’un tel acte et de qui elle pourrait entraîner avec elle. Une errance aux travers des pressions sociales et inhérentes au statut de femme, mais aussi celle de la pression impitoyable au travail. Fascinant et tellement vibrant d’authenticité !

J’ai eu plaisir à découvrir la plume de l’auteur. Je me suis imaginée sans mal à la place de Sophie, sans doute en raison de mon vécu professionnel et en tant que nullipare. Sophie est une femme « ordinaire », mais ordinaire ne veut pas dire banale. Et cela, elle va devoir l’apprendre, difficilement. Alain, son conjoint n’est pas non plus parfait, mais le couple n’est-il pas la somme des imperfections ? Hervé Bel nous fait découvrir l’univers sombre et sans concessions de la Défense, où les têtes tombent sans remords ni états d’âme, un monde de l’employé remplaçable ou recyclable, celui où l’âge peut, à lui seul, déterminer la suite de votre carrière. Abordant quelques profils types de salariés, il met en lumière les risques tout aussi typiques encourus. J’ai apprécié le personnage de Lionel, qui, finalement est encore plus acculé et sous pression que Sophie.

33 réflexions sur “[Chronique] La femme qui ment de Hervé Bel

  1. hello miss, ça doit être super compliquer de se restreindre pour ne pas spoiler, perso je n’y arriverai pas, j ai pensé à plusieurs reprises faire une catégorie litteraire et je ne me sens pas assez confiante pour tenter. En tout cas c’est une bonne découverte !
    bisous

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  2. Un thème que je n’ai pas encore vu beaucoup abordé dans les romans que j’ai lu. Il faut dire que j’ai un peu peur du genre contemporain car parfois je m’ennuie mais j’avoue que celui-ci est intriguant et ta chronique très bien construite malgré le fait que tu penses qu’elle soit un peu décousus, j’ai tout à fait compris là où tu voulais en venir !

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    • Merci Marlène ! Le contemporain, c’est un style en effet. Pourtant, il y a des pépites et je suis bien contente qu’on m’ait proposé celle-ci, car sans cela, même si je l’avais repéré, je ne sais pas si je serais allée jusqu’à la démarche achat lecture dans l’immédiat.

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  3. coucou et belle année 2018 à toi

    j’ai été aussi une salariée anonyme de la Défense. Durant 4 longues années et je vois où veut en venir l’auteur. Et j’avoue que cela me glace le sang rien que d’y penser donc je passe mon tour

    des bisous

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  4. Pingback: [Chronique] Les hautes lumières de Xavier de Moulins | BettieRose books

  5. Ahhhhh j’aimerais beaucoup le lire. Le sujet m’intéresse autant sur la forme que le fond et la reflexion sur la pression exercée sur la femme. Faut que je le note pour penser à le prendre ! Merci !

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  6. Moi qui n’aime que les livres policiers, j’avoue que celui là me tenterait bien ! Comme tu l’as répété, je pense qu’on se met facilement à la place de cette femme… La pression sociale et la pression au travail on les subies en permanence et c’est FATIGUANT. Du coup je pense bien que ce livre doit être très intéressant 😉

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    • Il l’est. C’est un style franc, sans concession et en même temps plutôt introspectif alors que narré à la troisième personne.
      La plume d’Hervé Bel est unique, je ne saurais pas la comparer à un autre auteur.

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