[Chronique] Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Celeste Ng

toutcequonnesestjamaisditA paraître aux Editions Sonatine – Mars 2016 – 300 pages

Merci à Netgalley et aux éditions Sonatine pour cette lecture

resumeLydia est morte.
Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore…
Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus.
Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.

Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés. Des secrets si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées.

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J’avoue que ce livre m’a attiré d’abord par son titre. Cela évoquait des secrets, des non dits. Une affaire de famille. Le résumé encore plus intrigant. Pourquoi Lydia est-elle morte ? Accident, meurtre, suicide, j’ai eu envie de suivre les pistes avec la famille Lee et de rentrer dans cette famille et les comprendre. Ce fut une excellente lecture, captivante, poignante et aussi le genre de lectures qui fait réfléchir.

Nous sommes en 1977. Lydia est la petite chouchou de la famille Lee. Celle en qui ils placent tous leurs espoirs. Un grand frère qui la protège une petite soeur invisible, des parents présents. Voilà le tableau familial tel qu’il nous est présenté. Un matin, la mère de famille, Marylin s’inquiète de la disparition de sa fille. Où peut être la précieuse, intelligente et si raisonnable Lydia ? Lydia qui suit des cours de sciences en plus de son cursus, poussée par sa mère, Lydia qui fait « en sorte » d’avoir des amis, poussée par son père. Lydia qui est sortie cette nuit là, Hannah l’a vue…Mais Hannah ne dit rien, elle est transparente aux yeux de tous.

Rapidement le corps de Lydia est retrouvé et le dossier se clot vite sur un suicide. Mais la famille n’y croit pas et cherche les pistes. Qui était vraiment Lydia ? La connaissaient-ils vraiment ? Chacun détient des éléments les gardant en eux sans les partager. Les secrets font éclater la cellule familiale désormais incomplète. Le destin d’une famille vouée à vivre dans le deuil et la perte de l’enfant prodige. Mais quelles étaient les aspirations de Lydia ? Qu’a-t-elle fait les jours précédant sa mort ? Comment s’est elle rendue au lac ? Pourquoi ? Avec qui ? Des questions qui viennent perturber la famille, remettent en cause leurs comportements, font dérailler leur équilibre fragile et hypocrite. Une famille qui a vécu dans la retenue, les mensonges, le paraître. Des parents qui ont placé leurs propres espoirs sur les épaules de la jeune prodige en voulant éviter qu’elle connaisse les mêmes échecs qu’eux.

Des parent qui ont souffert, mal dans leur peau. Quand Maryline et James sont tombés amoureux dans les années 60, leur mariage était très mal vu. La mixité n’étaient pas encore admise et qu’une jeune Blanche épouse un Asiatique était tabou. Maryline voulait faire des études de médecine dans une époque où peu de femmes sont médecins mais plutôt infirmières ou secrétaires de l’hôpital. Mais elle est brillante. Elle rencontre James, professeur d’Histoire et décide donc de l’épouser malgré la désapprobation de sa mère. Maryline a bravé l’interdiction familiale et a épousé l’homme de sa vie. James lui n’a jamais réussi à s’intégrer à ce pays dans lequel il est pourtant né. Toujours, il fut mis de côté à cause de ses origines, et même s’il est brillant peu le prennent au sérieux. Il occupe désormais un poste satisfaisant mais de nombreuses barrières raciales ont brisé sa véritable carrière. Solitaire depuis toujours sa rencontre avec Maryline lui aura apporté de l’espoir mais aussi brisé, involontairement, les ambitions de sa jeune épouse. Des destins contrariés, des exigences parentales…la plume de Celeste Ng nous fait voyager entre passé et présent, nous distille des indices, nous raconte des histoires, fait éclater les secrets de famille. Et la jeune Hannah, témoin principal de tout cela nous émeut. Elle est transparente depuis toujours et pourtant si intelligente, si douce, si déterminée. Nath, le grand frère est persuadé que le voisin a quelque chose à voir dans cette histoire. Mais si, tout simplement, Lydia n’était pas celle qu’ils croyaient tous ?

Celeste Ng a une plume addictive, douce, entrainante. Au fil des chapitres nous pénétrons l’intimité de cette famille d’apparence parfaite. Nous redécouvrons les drames, les échecs, les éclats du passé. Les ruptures, les tensions, les attentes…Elle nous entraine dans une sphère familiale où le poids de chaque geste, chaque parole a des conséquences. Elle nous rappelle le rôle des parents et l’impact de leur éducation et des valeurs transmises sur l’avenir, la construction des enfants. C’est un drame familial saisissant de réalisme, cru et triste bien entendu. Mais s’il était la clé de la réunion et de la compréhension entre les membres de cette famille ? Qu’ont fait les parents en projetant leurs propres ambitions sur Lydia ? Pourquoi ont ils tant tenu à ce qu’elle accomplisse ce que eux n’ont pas pu ? Comment Lydia le vivait-elle ? Nous sommes entrainés de questions en révélations. Nous avons le point de vue de chacun. Nous voyons le désarroi de chaque membre, l’éclatement d’une cellule familiale dont le défaut principal est la communication. Chacun n’osant exprimer ses souhaits. Chacun vivant dans l’ombre des attentes pesant lourd sur les épaules de Lydia. Mais pourquoi Lydia est-elle morte ? Le sauront-ils un jour ?

Quoiqu’il en soit ce drame familial nous renvoie à nos propres vies, à nos réflexions, nos attentes, nos comportements. Celeste Ng arrive, sans jamais être moralisatrice, à nous faire reconsidérer des choses de nos existences, à comprendre le poids des mots sur les enfants, le rôle des parents, la fragilité d’une cellule familiale. Un drame familial dont personne ne sort indemne mais qui apprend beaucoup de choses sur la vie de famille. L’auteure nous met face à la part de responsabilité de chacun. Un livre magnifique et qui est très touchant. Une famille vivant de secrets et de non dits bouleversés par un drame qui va tout changer.

enbref

Un roman nous plongeant au coeur d’une cellule familiale ébranlée par la mort de l’un d’entre eux. Quand le drame survient les secrets surgissent, éclatent au grand jour et chacun doit prendre sa part de responsabilité. Une plume très intimiste et addictive qui nous immerge dans une famille aux apparences préservées et qui tente de fuir son passé. Une réflexion sur le rôle parental et les conséquences des mots. MANOTE

17/20


CITATIONS

« Parce que, plus que tout, sa mère avait voulu se distinguer; parce que, plus que tout, son père avait voulu se fondre dans la masse. Parce que tout ça avait été impossible »

« Comment est-ce que ça a commencé ? Comme toujours : avec les mères et les pères. A cause de la mère et du père de Lydia, à cause de la mère et du père de sa mère et son père »

[Chronique] Sweet Mama’s Café par Elaine Hussey

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Lu en partenariat avec Netgalley et les Editions Mosaïc, un grand merci pour votre confiance.resume

1969, Biloxi. Le Sweet Mama’s Café. C’est là qu’on peut déguster le meilleur Amen cobbler du Mississippi, cette délicieuse pâtisserie que Sweet Mama, soixante-quinze ans, confectionne depuis cinq décennies. C’est là aussi que vit Sis Blake, auprès de la figure lumineuse et protectrice de sa grand-mère. Un endroit où la jeune femme peut oublier la dureté de la vie, et les responsabilités qui pèsent sur ses épaules depuis ses quatorze ans, depuis la mort de ses parents. Mais un jour Sis fait une découverte qui bouleverse son monde : de vieux ossements humains, enterrés dans le jardin de Sweet Mama. Pour percer ce mystère et découvrir ce qui est arrivé bien des années plus tôt, elle va devoir plonger dans le passé de sa famille, et arracher au silence les secrets qu’on lui a cachés.

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Le résumé nous promet une quête, et une plongée dans les souvenirs d’une famille du Mississippi à la fin des années 60 mais ce livre vous offre bien plus que cela. Véritable tableau social des Etats Unis, véritable plongée dans une famille où les femmes sont très présentes, Sweet Mama’s Café nous invite en fait dans le quotidien d’une famille américaine, ayant ses secrets, ses forces, son passé et un avenir menacé, le tout en vous mettant un délicieux goût de pâtisserie et de café en bouche, à déguster sous la chaleur de Biloxi.

La véritable force de ce roman réside probablement dans ses personnages. Une famille plus unie que jamais, des femmes fortes et solidaires qui font face à leurs responsabilités et donnent tout ce qu’elles ont en elles pour protéger ce qu’elles ont de plus cher : leur famille. Le récit sera souvent articulé autour de Sis qui, depuis le décès de ses parents, s’est beaucoup occupée avec Sweet Mama et Beulah (meilleure amie de Sweet Mama depuis toujours) des jumeaux Emily et Jim. Jim revient de la guerre au début du récit, avec une jambe en moins et bien sûr l’esprit encore dans la jungle et la violence. Emily, mère célibataire qui fut la risée du village à l’époque de sa grossesse, s’apprête à épouser Larry Chastain, afin de donner un père à son fils, Andrew. Mais la famille d’Emily s’inquiète beaucoup et aimerait bien éviter ce mariage…A l’heure des préparatifs, Sis fait une macabre découverte dans le jardin de Sweet Mama. Elle va alors interroger Beulah qui va se murer dans le silence à ce sujet, solidaire de son amie Sweet Mama qui n’a malheureusement plus toute sa tête…

L’auteur nous plonge avec poésie dans la chaleur suffocante de Biloxi où une tempête se prépare. Tempête familiale avec les dangers qui planent sur cette famille si unie, Sis va tout faire pour sauver chacun d’entre eux. Ces femmes nous donnent une leçon de courage, de solidarité, d’amour et d’esprit de famille face aux horreurs du monde. L’auteur accordera aussi quelques passages à la dureté de la ségrégation, Beulah étant une femme Noire. Chaque personnage est parfaitement sculpté, la psychologie parfaitement travaillée et nous avons l’impression de faire partie de cette famille et de vouloir nous aussi apaiser le petit frère qui revient traumatisé de la guerre, empêcher Emily de commettre une erreur en épousant Larry, d’aider Sweet Mama à récupérer ses souvenirs et ne plus jamais en perdre, de trouver un homme pour Sis qui saura l’aimer et lui redonner la joie de vivre, d’aider Andy à construire sa fusée…Nous avons envie de franchir la porte du Sweet Mama’s Café, d’y rejoindre ses habitués et d’y déguster l’amen cobbler…puis de finir la journée avec un verre de thé glacé en écoutant les deux amies de toujours discuter.

C’est un roman doux comme une pâtisserie et pourtant la famille va soudainement être plongée dans la tourmente. Mais, cette famille nous montrera que l’union fait la force et que l’amour familial est plus fort que l’adversité. Le roman nous interroge sur ce que nous, nous serions prêts à faire pour protéger ceux qu’on aime. Les personnages sont tellement humanisés qu’on se projette dans cette famille et qu’on comprend leurs choix, même les plus terribles. Chacun d’entre eux est attachant. Sis avec son caractère assez fort qui a du grandir plus vite que prévu et qui s’est oubliée en route ; Emily jeune femme toujours optimiste qui est prête à tout pour offrir une vie décente à son fils et lui trouver un papa ; Beulah l’amie la plus fidèle à qui on est prêt à confier sa vie, tellement solidaire de son amie ; Sweet Mama qui nous fait de la peine avec ses trous de mémoire mais qui protège sa famille et son entreprise ; Jim traumatisé mais qui se révèle capable de beaucoup de choses si on touche à sa famille et enfin l’adorable petit garçon qu’est Andy qui rêve de fusée pour aller voir son papa parti au ciel…

La plume est douce, poétique, chaleureuse mais sait se faire plus lourde et plus dramatique quand le tournant de l’histoire le nécessite. Elaine Hussey sait donner vie à ses personnages et rendre chaque situation réelle, humaine, profonde. Les émotions et les sentiments coulent de sens, on s’attache et on vibre au même rythme que notre famille Blake. Je n’ai pas lu le précédent roman de l’auteur, La Petite fille de la rue Maple* mais il vient de sortir en poche et j’espère aimer autant que Sweet Mama’s Café. Ah et au fait ne rêvez pas, Sweet Mama ne vous donnera jamais la recette de son Amen cobbler

 

enbref

Un magnifique roman sur les femmes, la famille, l’amour et la solidarité. L’union des cœurs face à l’adversité, les liens qui se resserrent plus que jamais quand l’orage gronde sur la famille. Une plongée dans la chaleur du Mississippi mais aussi dans la chaleur d’une famille touchante, qui a su faire des choix pour protéger ce qu’ils ont de plus cher…eux. Une jolie leçon de solidarité familiale portée par la force de femmes exceptionnelles, sous la plume poétique et sincère d’Elaine Hussey.

MANOTE

16/20

*Pour aller un peu plus loin, voici le résumé de La Petite Fille de la rue Maple

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Shakerag, quartier noir de Tupelo, Mississippi. Eté 1955 C’est sur un air de blues joué à l’harmonica que Billie, dix ans, apprend que sa mère va mourir. Face à l’inacceptable, elle décide alors de braver son entourage et de retrouver son père, un musicien de blues autrefois renommé, mais qui vient de passer plusieurs années en prison, un homme dont ni sa mère ni sa grand-mère ne lui parlent jamais. Pour Billie, c’est la seule façon de défier le sort, et de trouver un nouveau point d’encrage dans un monde qu’elle voit encore comme une enfant, mais que l’adolescente qui se pointe en elle pressent plein de mystères et de dangers. Sans savoir qu’en se lançant dans cette quête, elle va faire voler en éclats des secrets enfouis depuis bien longtemps, et révéler une vérité bouleversante sur ses origines

Encore merci à Netgalley et aux Editions Mosaïc