[Chronique] Le ruban rouge de Lucy Adlington, la couture au secours d’un enfer

Publié aux éditions Pocket Jeunesse – Septembre 2018 – 336 pages
Traduction Catherine Nobokov
Merci à PKJ pour cette lecture
Nous quatre : Lily, Marta, Carla et moi. Dans une autre vie, nous aurions pu être amies. Mais nous sommes à Birchwood.
Ella, quatorze ans, est couturière. Pour son premier jour de travail, elle plonge dans ce monde de rubans, d’étoffes et de soie qu’elle aime tant. Mais son atelier n’est pas ordinaire, et ses clients le sont encore moins. Ella est prisonnière du camp de Birchwood, où elle confectionne les vêtements des officiers. Dans ce terrible quotidien où tout n’est qu’affaire de survie, la couture lui redonnera-t-elle espoir ?

Voici un roman qui m’a demandé un peu de recul pour vous en parler, mais aussi pour assimiler que ce que j’avais lu était totalement puisé dans la réalité. L’autrice prend d’ailleurs le temps en fin de roman de nous expliquer certaines choses. Soyons honnêtes, un roman de guerre ce n’est pas ce qui se fait de plus joyeux. Pourtant dans Le Ruban rouge, l’autrice a su mettre un chemin de lumière au travers des pages, sans jamais nier la sordide réalité dans laquelle vit notre personnage principal.

Ella est une jeune fille ambitieuse et déterminée. Vue là où elle vient d’arriver, arrachée brutalement à ses grands-parents et malmenée par les gardes, elle sait que tout sera désormais une question de survie. Birchwood n’a rien d’une station balnéaire ou d’une maison de haute couture. Ce n’est autre que le terrifiant et inhumain Auschwitz, le plus grand camp de concentration crée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Décor lugubre, cheminée qui brûlent ceux qui n’auront pas réussi à se faire une place, ou les plus faibles, les « inutiles », les handicapés et j’en passe. La seule chance d’Ella c’est de trouver un travail en attendant la libération. Car elle ne finira jamais ici, n’est-ce pas ? À l’atelier de couture, mis en service par la femme de Commandant elle-même, Ella va pouvoir prouver ses talents de couturière et continuer de croire en ses rêves : un jour elle aura sa propre boutique de mode et habillera les plus belles silhouettes. De plus, en rencontrant des femmes d’horizons différents, Ella apprend beaucoup de la vie. Quant à son amitié avec Lily, fil conducteur du roman, lumière dans les ténèbres, Ella finira par y tenir plus que tout.

Le roman se situe donc dans un camp de concentration. L’autrice prendra le temps de poser le contexte, sans forcément rentrer dans des détails trop morbides ou trop descriptifs. D’ailleurs, Ella fait tout pour ne pas voir, ne pas entendre, ne pas comprendre ce qu’il advient des « autres » qui arrivent par milliers chaque jour. Ella se drape de soie et imagine son avenir. Bien entendu, comme les autres, la crasse et la faim lui rappellent sans cesse « ce qu’elle est » et où elle est réellement. Lily, l’extravagante et douce Lily raconte des histoires merveilleuses chaque jour, pour échapper au quotidien et l’incertitude du lendemain. Le talent de notre jeune héroïne est une fierté pour elle, elle parait même parfois presque arrogante, mais c’est sa seule porte de survie et peut-être de sortie. Soupe à l’eau et maigreur incroyable sont au rendez-vous de leurs quotidiens et leurs immondes robes ne viennent en aucun cas réchauffer leurs corps.

Nous avons tous étudié l’histoire ou lu des livres, vu des films qui parlent de cette période et de la réalité des camps de concentration. C’est donc très naturellement qu’on imagine les personnages, les lieux et les conditions de vie. Forcément on a le cœur serré, on se révolte intérieurement et on se demande comment cela a pu exister. Si l’autrice décide de ne pas trop insister sur la religion juive, elle prend quand même le temps de parler des symboles portés sur la poitrine, telle la tristement célèbre étoile jaune. Dans ce quotidien sinistre, Ella comprendra très vite que les alliées sont précieuses, mais très rares et que la parole ne vaut rien. Des faveurs accordées un jour peuvent vous valoir la pire humiliation le lendemain. Les personnages sont complexes, certains doivent faire avec un lourd poids (bébé arraché à l’arrivée, parents exécutés, peur des immondes cheminées qui crachent leurs cendres à un rythme effréné), mais beaucoup tentent de voir l’avenir de manière positive.

De nombreuses scènes nous serrent le cœur, mais après tout, les œillères sur ces faits ne sont pas une bonne chance. Parce que savoir et comprendre est plus que jamais important. Notre monde d’intolérance, n’est-il pas susceptible de se retourner et de perpétrer de nouvelles erreurs/horreurs ? Le titre du roman est symbolique et parfaitement adapté à l’histoire que nous lisons. Je ne veux pas vous en dire plus, découvrez-le. Lily est sans aucun doute le personnage le plus intéressant de notre histoire, elle qui est toujours là pour Ella, sous ses airs innocents se cache une jeune femme passionnée et imaginative. Ella, elle, va lui prêter de sa rage de survivre et de réussir dans ses missions. Elle et Lily sortiront d’ici, se promet-elle.

Finalement, c’est un roman magnifique, celui d’une fleur qui pousse dans la pire adversité qui soit, celle d’un ruban rouge qui donne de l’espoir, celle d’une amitié plus forte que l’horreur, celle d’une détermination à toute épreuve. C’est aussi l’histoire de femmes devenues inhumaines et corrompues par le pouvoir et la soif d’ascendance, perturbées par leurs convictions qui sont plus éducationnelles que rationnelles et qui entrainent comme une certaine dissonance cognitive. Ceux qui ont lu le roman comprendront probablement que je fais référence ici à Carla. Le vocabulaire est parfois choquant, mais historique ainsi « ton espèce » peut sortir de la bouche de n’importe quel garde ou gradé. Enfin, si la solidarité n’est pas toujours de mise dans un contexte de survie, celle que l’on peut parfois observer dans l’atelier ou dans les baraquements est particulièrement touchante. L’épilogue de cette histoire m’a paru un peu « trop », mais en même temps, c’est exactement ce que j’en attendais. J’ajoute quand même un détail sur l’héroïne, que l’on voit dès les premières lignes, c’est sa faculté à donner des noms d’animaux à tout le monde quand elle ne connait pas leur prénom. Et puis, c’est une adolescente attachante, et ce, même si elle parfois dure ou distante. Chacun ses mécanismes de défense, de survie.

Un roman young adult sur un sujet douloureux, mais qu’il est nécessaire de découvrir pour faire face à une sordide histoire, celle de la Seconde Guerre mondiale. Ella est une jeune femme qui refuse de baisser les bras et se montrera déterminée à survivre, mais aussi à protéger son amie Lily de l’enfer et d’une mort certaine. De jeunes femmes courageuses, un message de lumière et d’espoir, magnifique histoire.

Betty est un « personnage » qui m’a charmée. J’ai revu l’atelier de ma grand mère et j’ai imaginé Ella coudre et faire des essayages avec ses clients. La couture est une source de lumière incroyable dans cette histoire, et ça, ça m’a plu.

 

18 réflexions sur “[Chronique] Le ruban rouge de Lucy Adlington, la couture au secours d’un enfer

  1. flou dit :

    Je trouve ça bien que des auteurs se penchent sur ces sujets difficiles, surtout quand les livres sont destinés à un jeune public. Parce qu’il y a d’autres façons de s’identifier et de s’émouvoir qu’en regardant des documentaires durs et crus…

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  2. lafeebiscotte dit :

    Je n’aurais pas accroché avec la couverture et tu vois, ta présentation me tenterais bien. Comme quoi c’est comme avec les vêtements parfois il faut essayer 😉

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