[Chronique] Marqués d’Alice Broadway, un univers où le tatouage est déterminant pour votre avenir

Publié aux éditions PKJ – Juin 2018 – 288 pages
Traduction : Emmanuel CHASTELLIERE
Merci à Pocket Jeunesse pour cette lecture
Quand toute votre vie est inscrite sur votre peau…
À la mort de son père qu’elle a tant admiré, Leora souhaite honorer sa mémoire. Et dans les hautes castes, il est d’usage de relire au cours d’une cérémonie les événements qui ont marqué la vie d’un personnage important. Mais à mesure qu’elle parcourt le livre de son père, la jeune fille découvre avec stupeur que certains passages ont été réécrits ou qu’ils ont complètement disparu… Pire, un mystérieux tatouage désigne son père comme coupable d’un crime ! La jeune femme devra remettre en cause toute son existence pour comprendre d’où elle vient et sur quels mensonges est construite la société où elle vit…

Un roman qui aborde la thématique du tatouage avait tout pour me plaire. De plus, ici, les tatouages semblent raconter l’histoire d’une personne. D’ailleurs, est-ce vraiment éloigné de la réalité ? Au-delà d’une symbolique forte et universelle, certains tatouages, dans notre société moderne, peuvent véritablement vous aider à « lire » un citoyen, son existence, sa personnalité. Même si ce n’est ni une science exacte, ni fiable dans la mesure où chacun peut bien tatouer ce qui lui passe par la tête ou l’arrange. Nous pouvons mentir au travers de l’encre. Mais nous avons aussi le droit irrévocable de nous faire tatouer sans y attacher de sens ou d’importance. Le tatouage purement esthétique est d’ailleurs très pratiqué. Revenons toutefois au roman dont je vous parle aujourd’hui. Le tatouage est commun dans cette société qui écrit sa vie sur sa peau. J’avais donc hâte de rejoindre Leora et de découvrir les secrets de son père. Malheureusement, ce roman et moi ne nous sommes pas vraiment compris. Je me suis ennuyée, avouons qu’il n’a aucune action. Et j’ai vu l’extraordinaire potentiel réduit en poussière page après page. Explications de cette expérience « ratée ». (Je précise que ce n’est pas le roman qui est raté, en aucun cas je me permettrais un tel jugement, juste que lui et moi, nous n’étions pas faits l’un pour l’autre). 

 

« Nous n’avons pas peur de la mort. Nous lui survivons en intégrant nos tatouages dans un livre. L’histoire de notre vie, inscrite sur notre peau, y est conservée pour toujours – seulement si nous en sommes dignes. Notre histoire se poursuit aussi pour l’éternité.
Les livres de peau de nos ancêtres remplissent nos étagères. Je peux respirer leur odeur, les toucher, lire leurs histoires.
Mais ce n’est qu’à la mort de mon père que j’ai vu le livre de quelqu’un que j’avais vraiment connu. »

 

 

Leora, adolescente, vient de perdre son père après des jours d’agonie. Désormais, ce qui compte le plus, c’est le rituel funéraire. Dans cet univers, quand quelqu’un perd la vie, il est important de garder son âme pour qu’il vive l’éternité. Ainsi, la première étape est l’écorcheur qui va alors prélever les tatouages et constituer le livre de peau, qui sera relié et préservé. C’est pour cela que Leora attend de récupérer le livre de son père avec une grande impatience, sitôt la cérémonie de la pesée d’âme achevée. Elle le sait, son père était un homme bon et son âme doit être préservée et non jetée aux flammes. Pendant le moment qui sépare le décès de la pesée d’âme, Leora termine l’école et est engagée en apprentissage, pile dans le milieu de ses rêves. Sa meilleure amie obtient, elle aussi ce qu’elle souhaite. Leora est talentueuse et dispose d’une autre grande capacité. Toutefois, c’est une jeune fille terriblement naïve et très formatée par sa société idéale. Cet univers dans lequel elle vit est très strict concernant les « étrangers », qu’ils considèrent comme dangereux. Ils ont même un mot pour les nommer : les Immaculés. Mais les « oubliés » pourraient bien être pire. Eux, suite à un comportement désapprouvé, tombent, comme le nom l’indique, dans les oubliettes, en écopant d’un tatouage bien particulier. Leora, bercé par les contes et histoires de sa cité, pense que les Immaculés sont ce qu’il y a de pire au monde. À son entrée dans la sphère professionnelle, ses certitudes vacillent…

 

La jeune fille va vite réaliser que tout n’est pas aussi noir ou blanc qu’elle le pense. Surtout, quand elle va comprendre que le livre de peau de son père pourrait bien raconter une tout autre histoire que celle qu’elle connait. Une pièce manquante dans le puzzle de chair et les certitudes sont réduites en poussière. Pourquoi ne connait-elle pas tous les secrets de son père ? La famille de Leora est soudée, mais force est de constater que l’enfant fut mise de côté pour bien des choses. Leora a un caractère assez tenace et est prête à tout pour récupérer le livre de son père. Mais elle est aussi prête à tout pour rester digne de sa société et camper sur sa position anti-Immaculés. Elle a beaucoup de mal à analyser une situation dans sa globalité et pourtant elle est entourée des bonnes personnes. L’histoire que nous lisons devient ainsi un véritable roman d’apprentissage et une métaphore bien particulière de notre propre monde. Acquérir les nuances d’une vie est bien complexe. Accepter les autres, qui ne vous ressemblent pas, quand, toute votre existence on vous a dit de les fuir, est, sans doute encore plus délicat. Au-delà de sa quête identitaire qui passe par la reconstitution de l’histoire de son propre père, Leora va devoir trouver qui elle est et quelles valeurs elle souhaite réellement embrasser. Bien entendu, les découvertes vont souvent aller à contre sens de ce qu’elle prenait pour acquis.

 

J’avoue avoir eu un réel problème avec le personnage de Leora. Elle est mise au centre de l’action avec bien plus de défauts que de qualités et on a parfois envie de la secouer. Comme je le disais, elle est très naïve et gobe tout. Elle incarne le parfait petit soldat bien formaté par sa société. Mais elle ne cherche pas à aller au-delà. Sans la mort de son père, Leora serait certainement restée dans cette béatitude horripilante. Quant aux personnages secondaires, ils ne m’ont pas plu non plus, exception faite du tatoueur que la jeune femme va côtoyer. Les amis et alliés qui l’entourent n’ont aucun relief et nous ne comprenons pas leur rôle, jusqu’à une scène surréaliste où l’héroïne se plante en beauté par égoïsme et met tout le monde dans une position délicate. L’histoire de Leora a un goût de conspiration et tout le monde a toujours un pas d’avance sur elle. Elle est contemplative et peu active, ou alors ses choix manquent de sincérité, de conviction. Elle nous rabâche à quel point son monde est bon et à quel point les Immaculés sont le Diable en personne, en se basant sur des contes de fées de son enfance. Difficile d’avancer quand on reste bloqué comme ça dans des convictions bien étriquées.

 

Au-delà des personnages qui ne sont pas à la hauteur, je dois avouer que j’ai trouvé le concept absolument génial, cette société d’encre et de croyances fortes, l’art au service de la peau, l’histoire qui se préserve. Mais ce qui dessert cet univers solide est très probablement le manque d’action et d’engagement, la faiblesse de l’exploitation des ramifications du thème. Comme si, finalement, les tatouages étaient la branche d’un arbre que le petit singe n’arrive pas à agripper plus de quelques secondes. On a sans cesse l’impression que la vérité est à portée de mains, mais les réflexions de Leora viennent toujours tout repousser. Les personnes à qui elle accorde sa confiance ne semblent pas vraiment l’aider, préférant presque former une sorte de conspiration autour d’elle. Parce que visiblement, elle n’est pas faite pour entre purement et simplement la vérité. Les contes utilisés dans le roman apportent un instant de fraicheur, mais ne justifient pas pour autant les comportements ouvertement « racistes ». J’ai du mal à poser les mots sur le malaise alors ressenti puisque je n’arrivais pas à éprouver de l’empathie pour cette civilisation complètement fermée, étroite d’esprit et avec peu de marge de manœuvre sans être condamnée à l’oubli.

 

Si l’on aborde le choix osé de l’autrice, il devient particulièrement sensible de savoir se positionner. Le choix dont je parle est ce livre de peau, qui pour être constitué passe par l’intervention d’un écorcheur qui vient découper la pièce de peau et la traiter ensuite. Avouons que c’est très imagé et spécial à retrouver dans un roman jeunesse. Toutefois, ce n’est pas le corps mais l’âme et l’histoire qui importent ici. Alors, finalement, n’est-ce pas plus intelligent ? Dans ce monde où le tatouage est obligatoire puis totalement usuel et traditionnel, où chaque personne a un arbre de vie dans le dos, les histoires de chacun se lisent. Un individu non tatoué ne sera pas reconnu, car on ne doit rien cacher à personne. Même les criminels qui deviennent des oubliés sont tatoués d’un symbole qui viendra les distinguer des autres. La société où vit Leora promeut une parfaite transparence et liberté et bien entendu, les choses ne sont pas si roses. Et c’est là encore que je suis dubitative sur l’histoire : j’ai eu l’impression que c’était bien trop vite expédié. Pas assez creusé, pas assez étudié, plein de pistes lancées pour finalement n’aboutir à rien. Je pense sincèrement que ce roman aurait pu gagner en qualité avec une centaine de pages en plus. Nous n’avons pas le temps de nous saisir de ce monde et de celui autour, nous ne pouvons pas comprendre Leora et la conclusion nous laisse un goût amer façon « tout ça pour ça ». Dommage, car ce milieu tatouage regorgeait de possibilités incroyables.

 

Je regrette donc que ce roman ne soit pas plus ponctué de révélation, suspens ou action. Le rythme est beaucoup trop lent et quand on cumule avec une héroïne trop naïve ainsi qu’un univers regorgeant de possibilités peu exploitées, on finit sur une note amère de déception. Franchement dommage, ce monde d’encre était fascinant dans les débuts. Il est vite devenu lassant et la quête identitaire très peu saisissante. Le dessin à imaginer au détriment de l’émotion à ressentir, je n’ai pas éprouvé grand-chose pendant ma lecture.

 

Un univers et un traitement de ce dernier qui passe ou casse ! Le roman n’est pas mauvais, mais sa platitude et son côté inabouti ne séduiront pas l’ensemble des lecteurs. Pour les passionnés de tatouages, il n’apportera pas grand-chose, si ce n’est une coutume peu approfondie dans une ville sectaire… À découvrir sans attentes particulières et surtout pas celle d’une immense originalité. En revanche, la couverture est une merveille absolue !

 

ÉDIT : je n’avais pas saisi qu’il s’agissait d’une série et non d’un one shot. Cela fait reconsidérer la fin d’une tout autre manière. Je reviens donc alléger mes propos, mais vais-je lire le tome 2 ? Cela reste à déterminer. Par ailleurs, je me suis aussi interrogé sur les noms donnés aux différentes populations Marqués/Immaculés qui en anglais sont Marked/Blank. De plus, considérant qu’il y a un second tome, nous avons un personnage qui prend alors tout de suite plus de relief : le maire. C’est assez bête, mais des points flous de ce premier tome m’apparaissent comme une évidence à présent que je sais qu’il y a une suite. Je change donc ma notation pour un 2,5/5 CAR c’est une tout autre perspective. J’avoue que je ne sais pas comment j’ai pu passer à côté de l’information, car je consulte toujours les fiches sur les sites littéraires avant de me lancer dans une chronique. Mais soit ! Voici la 4e du second tome ainsi que la couverture version originale, suivie de ma note « finale » sur ce tome 1. (Et je me demande quelle couleur aura le tome 3. Bref, y a quand même des chances que je tente le tome 2…)

 

The page-turning, heart-in-mouth sequel to bestselling debut INK.
Leora is reeling: questioning everything she has ever known about her family and herself. As half-Marked and half-Blank, will she ever wholly belong in either community? She sets off to find Featherstone, home of her mysterious Blank birth mother, but will she find solace and safety or a viper’s nest of suspicion?

19 réflexions sur “[Chronique] Marqués d’Alice Broadway, un univers où le tatouage est déterminant pour votre avenir

  1. c’est le second avis que je lis et le second négatif au sujet de ce roman. pourtant, les tatouages, ça me parle bien. l’idée que l’histoire de chacun est inscrit dans la peau, je jubilais d’avance.. mais, de ce que tu dis, mon enthousiasme vient de dégringoler. c’est toujours dommage quand un univers n’est pas exploité, et que les personnages n’arrivent pas à s’articuler correctement :/ je le garde tout de même en tête, pour plus tard.

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    • Oui, garde-le on sait jamais !
      J’ai vu aussi des coups de coeur sur ce roman, tout dépend comment on conçoit les choses je pense…
      Comme je le disais, je compte bien lire la tome 2 quand même, seconde chance.

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  2. Je l’avais repéré en VO chez Waterstones et j’ai hésité. Sa sortie chez PKJ m’a refait hésiter, mais je ne sais pas, quelque chose m’a empêché de me décider. Ton avis me confirme que j’ai bien fait de ne pas le prendre neuf. Peut-être un jour en échange ou d’occase.

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