[Chronique] Le dernier saut d’Alexandra Sirowy, les secrets peuvent-ils rester engloutis à tout jamais ?

Publié aux éditions PKJ – Mars 2018 – 412 pages
Traduction Noémie Saint-Gal
Merci à Pocket Jeunesse pour cette lecture

Au début de l’été, Ben, le demi-frère adoré de Lana, disparaît sous ses yeux. Les vacances suivent leur cours, mais les fêtes sur la plage et les premiers émois amoureux sont teintés d’inquiétude. Quand Lana et ses amis trouvent le corps de Maggie, l’ex-petite amie de Ben, tout est remis en question : ce dernier est-il mort ? Maggie est-elle impliquée ? Et si Lana était la prochaine victime sur la liste ?

Quand Pocket Jeunesse a annoncé la sortie de ce roman, c’est d’abord le nom de l’autrice qui m’a interpellée, avant la sublime couverture énigmatique. En effet, Alexandra Sirowy a écrit un autre roman young adult publié chez PKJ, Dans l’ombre de Stella, histoire que j’avais véritablement appréciée, frôlant même le coup de cœur. Pourtant, le style de l’autrice est particulier, du moins ce qui est retranscrit par la personne en charge de la traduction, dans le cas des deux livres en cas, il s’agit de Noémie Saint-Gal. Le Dernier saut est un thriller young adult qui contient tout ce qu’il faut de suspens et de doutes, de psychologie et d’angoisse. Je trouve toutefois que Le dernier saut propose sans doute moins d’irrationnel  « monstres/fantômes », mais offre plus d’action que Dans l’ombre de Stella. L’autrice a su largement se renouveler entre les deux romans.

Pour mieux situer le roman, j’ai eu envie de vous proposer le résumé de la version originale, trouvé sur Goodreads car il est bien parlant :
Lana used to know what was real.
That was before when her life was small and quiet.
Her golden step-brother, Ben, was alive, she could only dream about bonfiring with the populars, their wooded island home was idyllic, she could tell the truth from lies, and Ben’s childhood stories were firmly in her imagination.
Then came after.
After has Lana boldly kissing her crush, jumping into the water from too high up, and living with nerve and mischief. But after also has horrors, deaths that only make sense in fairy tales, and terrors from a past Lana thought long forgotten: Love, blood, and murder.
Ce que je retiens de ce résumé et qui représente très bien le roman : l’avant et le après. Car c’est complètement cela, un avant avec Ben, un après sans Ben. Mais aussi les morts et horreurs qui ne peuvent prendre sens que dans les histoires et les contes, mais qui pourtant semblent réels. Ben pourrait bien être la clé de toute l’histoire.

Lana profite de son été de liberté avant l’entrée en Terminale. L’occasion de passer du temps avec ceux qu’on aime, car après la remise des diplômes, le cap sera mis sur l’installation sur les campus universitaires. Lana est inséparable de sa meilleure amie, Willa. Mais elle a toujours eu un crush sur Josh, un garçon aussi gentil que séduisant. Cet été, Lana est fière d’avoir pu rejoindre Le Cœur, c’est-à-dire la bande réduite des plus populaires du lycée, les privilégiés parmi les.. privilégiés. Cela peut paraitre futile comme souhait, mais la jeune fille avait besoin d’une revanche en quelque sorte. En effet, le harcèlement scolaire, elle ne connait que trop bien et en fut largement victime. Toutefois, Lana ne cesse de penser à Ben, la personne qu’elle aime le plus au monde. Son frère, même s’ils n’ont aucun lien de sang. Et en parlant de sang, le moins qu’on puisse dire, c’est que Ben en a versé début juin, bien trop pour être encore en vie, même si son corps reste introuvable. Ben sauvagement attaqué sous les yeux de Lana, qui fait tout ce qu’elle peut pour avancer.

« Ça n’arrive jamais. Je ne vois pas Ben dans la foule ou sur la plage. Je n’entends pas son rire au cinéma. Je ne surprends pas son ombre au coin d’une rue. Et ce n’est pas par manque de bonne volonté : je le cherche sur les ponts des voiliers qui passent et dans les nuages au-dessus des arbres, sur la falaise en face de chez nous. Je cherche son nom écrit dans les graviers de notre allée, son profil gravé dans l’écorce des arbres. Il n’est jamais là. « 

Seulement Lana ne s’attendait pas à retomber sur la personne qu’elle déteste le plus au monde : Maggie, l’ex petite amie de Ben. À la suite d’un dangereux défi lancé par ses nouveaux amis, Lana saute d’une hauteur impressionnante et va donner aux garçons l’envie de concourir en apnée. C’est alors que l’un d’entre eux repère une fille sous l’eau. Lana, douée en natation parvient à extraire la jeune femme des profondeurs, mais il n’y a plus rien à faire. Stupeur : c’est Maggie. Pourquoi est-elle là, elle qui avait disparu ? Est-ce lié à Ben ? Lana pourra-t-elle échapper à tous les soupçons alors qu’elle n’a jamais caché détester Maggie ? Maggie qu’elle croit d’ailleurs responsable de la mort de son frère chéri… Puis, à mesure que les jours passent, les morts se succèdent, le groupe d’amis connait bientôt la peur d’être le prochain, mais aussi une solidarité tenace. Ils sont prêts à faire face ensemble. Mais sans doute n’imaginent-ils pas la violence qui peut être déchainée par leur adversaire dont ils ignorent tout, y compris le mobile.

Au fil des découvertes, de l’investigation policière et de l’enquête des adolescents, nous avons un peu l’impression de partir sur une pente paranormale. Comme dans l’autre roman YA de l’autrice, nous pouvons presque ressentir des frissons, nous avons plein de doutes et d’attentes. La scène qui rapporte la disparition de Ben fait honnêtement froid dans le dos, et le danger qui rôde autour du Cœur est plus que présent. Les morts viennent ponctuer les actes, accentuer les doutes et Lana ne sait plus du tout où elle en est. Stress post-traumatique ? Ben est-il revenu sous la forme d’une entité ? Car étonnamment, les morts ont toutes un point commun, Lana. La jeune femme vacille et s’interroge alors sur tout son passé. Ces longs moments passés avec Ben qui lui racontait des histoires toujours plus sinistres. Les histoires qu’eux seuls connaissaient. Une grande imagination, un esprit libre et brillant pour qu’alors prennent forme les monstres sous le lit. Quand Lana identifie curieusement ces mêmes horreurs dans les mises en scène des victimes, que doit-elle en déduire ? Ne peut-elle pas tout simplement tourner la page, aussi difficile cela puisse être ?

« Je ne comprenais pas non plus qu’une fille qui voulait avoir des relations sexuelles soit une « pute », mais que de la part d’un garçon, ce soit normal. Le proviseur adjoint disait toujours que la jupe de Machine ou de Truc était trop courte et que ça distrayait les garçons. Accuser les filles du comportement des mecs, croire qu’une fille et un garçon désiraient des choses différentes, c’était moyenâgeux. »

Vous l’aurez compris, c’est une double tension qui va s’installer au cœur du roman et de l’été d’adolescents ordinaires. Tension psychologique et mystérieuse. Toutefois, l’autrice n’insiste pas plus que de raison sur l’aspect paranormal, préférant proposer à son lecteur de réfléchir sur les pistes et indices. Le suspens est maintenu à son paroxysme en permanence et l’on se demande quand l’inconnu qui tue va frapper de nouveau. Sur qui? Si c’est lié à Ben ? Pourquoi? Qui était Ben ?L’autrice n’a pas non plus peur de nous présenter des personnages foncièrement mauvais, méchants, ou des structures familiales instables dans un milieu pourtant doré. Le passé de Lana n’est pas bien joli, mais celui de Ben et de sa mère reste un brouillard total, que Lana va s’efforcer de découvrir. Les scènes s’enchainent avec une grande fluidité, la clé résidant principalement dans les souvenirs de l’adolescente. Pas peureuse, et même très courageuse quand on y réfléchit bien (je renvoie à un élément très important du roman, mais par conséquent, je ne peux pas développer la notion de courage sans spoiler), l’inaction du passé se transforme en rage de vivre, de profiter et de savoir. Le mystère est épais et menace de faire valser l’insouciance des gosses de riches de Gant. Car oui, toute cette histoire se déroule dans le milieu huppé, celui où le poids des apparences est lourd, très lourd. D’ailleurs, ces apparences vont être abordées dans le roman avec les conséquences pour les adolescents. L’adolescence elle-même se verra questionnée sur ses épreuves, ses difficultés et c’est criant de vérité.

La narration, du point de vue de Lana, est fluide, on enchaine les pages. Il y a eu un moment où je ne pouvais absolument plus m’arrêter de lire, fascinée par les découvertes, l’histoire de Ben, les éléments déstabilisants. Les passages avec la police viennent donner une réalité sordide à tout cela, et Lana est acculée. Elle-même ne sait plus qui croire, à qui se fier. Son père est relativement absent, sa belle-mère en convalescence, sa mère morte. Le père de Ben ? Inconnu. Ben ? Disparu. Cruel été, et l’autrice nous immerge à merveille dans cette ambiance étouffante où le moindre pas semble conduire au danger. Surtout, nous vivons bien dans l’esprit de Lana, la jeune femme qui doit chercher les réponses, elle est comme prisonnière de ses souvenirs et de ceux de Ben, qu’elle connait mieux que personne. Ses secrets deviennent fardeau. Ses rêves, cauchemars sont témoins. L’autrice a réussi à me fasciner par les histoires sordides que Ben raconte, par la construction incroyable de ce personnage, avec un passé stupéfiant. Finalement c’est un roman sombre que nous livre Alexandra Sirowy mais, reflet aussi d’une société particulière. Les dysfonctionnements familiaux semblent au cœur même de ce qu’il faut taire, et grandir se fait sur ses propres forces. Le poids des apparences est d’une violence terrible. La vérité, terrifiante. Quant à l’amour…

Le Dernier Saut est un donc un roman young adult sombre et efficace, qui nous entraine au cœur des tourments adolescents, mais aussi bien plus loin. Avec une psychologie bâtie de manière étonnante, l’autrice nous propose une histoire de fantômes sans en être et les morts s’enchainent sur une paisible île de riches. Les adolescents sont très bien construits et nous apparaissent authentiques. Lana devra faire preuve de beaucoup de courage pour oser affronter la réalité. Et la fin pourrait vous surprendre (bon OK, j’avais deviné en partie).

Un très bon roman young adult qui allie frisson, réflexion et émois adolescents. Ce n’est pas une romance, mais une histoire d’amour sur plusieurs niveaux qui sont fascinants à découvrir. L’hémoglobine et les morts sont présents, mais nous ne sommes pas non plus dans l’horreur absolue. Quelques petites peurs et émotions fortes viennent ponctuer un roman à la fois introspectif et d’enquête. Un excellent moment, un roman complètement différent.

Pauline Mardoc, éditrice de ce roman m’a informée que désormais Alexandra Sirowy travaille sur un projet adulte. Elle ignore si l’autrice reviendra dans un registre young adult. En attendant si vous voulez la découvrir, vous pouvez lire Dans l’ombre de Stella ou Le Dernier Saut. Si Dans l’ombre de Stella nous laissais croire que « À trop parler des monstres ils finissent par exister », Le Dernier Saut vous montrera que les monstres ne sont pas ceux qu’on croit. Belles découvertes.

 

7 réflexions sur “[Chronique] Le dernier saut d’Alexandra Sirowy, les secrets peuvent-ils rester engloutis à tout jamais ?

  1. HUBRIS LIBRIS dit :

    j’ai vu ce livre en rayon depuis un moment. j’ai toujours un peu de mal avec le YA, de crainte que les personnages versent dans le cliché qu’on se donne des ados. ta chronique renverse mes craintes, et me donne envie de lire le livre **

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