[Chronique] Larmes Blanches de Hari Kunzru, sur la route des origines de la musique blues, l’Histoire est au rendez-vous.

Publié aux éditions JC Lattès – Janvier 2018 – 372 pages
Traduction Marie-Hélène Dumas
Merci à Élise et JC Lattès pour cette lecture

Carter et Seth, âgés d’une vingtaine d’années, appartiennent a des mondes opposés. Le premier est l’héritier d’une grande fortune américaine, l’autre est un misfit social sans le sou, timide et maladroit. Ils forment un tandem  uni par une passion commune, la musique, qu’ils écoutent dans leur studio. Seth, obsédé par le son, enregistre par hasard un chanteur de blues inconnu dans Washington Square. Carter, enthousiasmé par la mélodie, l’envoie  sur Internet, prétendant que c’est un disque de blues des années 20, un vinyle perdu depuis longtemps, œuvre d’un musicien obscur, Charlie Shaw.
Lorsqu’un vieux collectionneur les contacte pour leur dire que leur faux musicien de blues a réellement existé, Seth accompagné par Leonie, la sœur de Carter, partent dans le Mississipi sur les traces de ce personnage.

Vous est-il déjà arrivé de lire un roman et de ne pas trouver ce que vous pourriez en dire ? Un roman qui, dans son contenu dense et étrange, vous fait vivre une telle expérience que vous ne savez comment en parler. Parce que c’est toute ma difficulté face à ce roman paru aux éditions JC Lattès. Je dois avouer que la 4e de couverture m’a séduite en un claquement de doigts. Enfin, le temps de la lire, plutôt. Identité raciale aux États-Unis. Musique, son, blues, enregistrement authentique. Tout me parlait. Absolument tout. En revanche, je ne m’attendais pas à vivre… eh bien, ce que j’ai vécu! Au moment où je couche ses quelques lignes sur le clavier de mon meilleur ami le MacBook, je ne sais même pas si je vais être capable de « noter » ce livre. Une chose est certaine : il m’a captivée, j’ai voulu tout savoir de cette histoire. Une seconde chose l’est tout autant : je n’ai pas détesté. Ai-je aimé ? Oui, je le crois. Mais dans quelle mesure ? Je n’en sais rien. La troisième chose qui l’est c’est qu’en prenant Larmes Blanches entre vos mains, vous êtes certains de détenir une œuvre littéraire unique. Une expérience presque psychédélique dans les variations des notes et des sons, dans un monde où les fréquences deviennent capitales pour nos personnages principaux.

Le protagoniste est le total anti-héros et suiveur. Pas vraiment de sa faute, il est médiocre et timide maladif, mais il s’en fiche tant qu’il peut faire ce qu’il aime : manipuler le son. Il se promène en enregistrant des bruits aux quatre coins de la ville, les nettoie et les compiles avant de faire des mix de très haute qualité. Depuis les débuts de l’adolescence, c’est son truc, sa passion, sa vie voire même sa raison de vivre. Et puis à la fac il rencontre un gosse de riche en totale opposition au système qui rêve comme lui et vit pour le son. L’amitié va vite se construire sous fond de drogues, vinyles, écoutes de disques, enregistrement, colocation et même jusqu’au rêve d’ouvrir LEUR studio. Bien entendu les deux amis ne seront pas toujours en phase, mais le jour où ils vont réaliser leur rêve absolu de recréer un enregistrement authentique pour lequel les acheteurs sont prêts à tout va ébranler totalement leur existence. Certains fantômes sont mieux dans le passé. Les convoquer pourrait mener à de sérieux problèmes.Larmes Blanches Hari Kunzru

Si l’identité raciale est la trame de fond du roman, nous ne la vivrons pas de manière traditionnelle, ce sera plutôt dans des constats autour de la musique noire. En revanche, l’aventure nous entrainera dans les confins de la ségrégation tous comme dans les gangs de nos années modernes. Car oui, Larmes Blanches est situé sans l’être et préparez-vous à perdre toute notion du temps dans ce récit. Tic Tac. Tic Tac. Tic Tac. Carter, jeune prodige est obsédé par le son ultime. Seth fera tout pour se plier à ses exigences. Ce garçon sympathique et transparent, mais qui ne se pose pas de grandes questions dans la vie si elles ne sont pas liées à son obsession du son, de la technique. Fascinante incursion dans un monde où le digital et le numérique anéantissent l’électrique pour les systèmes d’enregistrement. Un seul mot d’ordre pour Carter : l’authenticité. Et puis l’obsession pour cette voix entendue près d’un parc aux échecs, ce timbre incroyable, ces paroles terrifiantes et toute l’histoire qui en découle. L’obsession inquiétante pour Charlie Shaw. Homme dont on nous parle dès la seconde page du roman. Articulation incroyablement importante du texte et du message identitaire.

« J’ai entendu Charlie Shaw lors d’une de ces promenades. C’était le soir. Je ne me souviens pas pourquoi j’étais sorti. Peut-être ne pouvais-je pas dormir – ça arrivait. Peut-être avais-je seulement besoin d’être dehors ou de passer un moment seul. Je me sens souvent claustrophobe après de longues séances ; il nous arrivait de travailler douze heures d’affilée au studio sans prendre l’air. »

Un blues. Une chanson impossible à oublier, à effacer de la mémoire. Incroyable incursion vers une certaine folie non maitrisée ni maitrisable. Difficile de comprendre les mécanismes alors à l’oeuvre. Tout part d’une chanson :

« Oh oui vraiment un jour j’m’achèterai un cimetière
Et ce jour-là j’mettrai tous mes ennemis en terre. »

Difficile de comprendre ces paroles qui semblent venir d’un autre temps, une autre époque. Mais grâce à cette incursion du blues Noir dans la vie de Carter et Seth, ils vont devoir se confronter à la vie réelle et non uniquement à leurs passions égoïstes de jeunes enfants qui vivent aux crochets de… la famille détestable de Carter. Cette famille, mais quelle famille ! Incroyablement malsaines, nous comprenons pourquoi Carter frise la folie et la schizophrénie à chaque instant. Mais d’ailleurs, ce roman nous immisce dans une folie acide, et nous nous posons tellement de questions que cette idée de schizophrénie vient en boucle. Et puis, qui est Charlie Shaw ? Où est-il ? Que veut-il ? Dans quoi les associés génies de la musique ont-ils mis le pied ? Jusqu’où la fascination de Carter l’entrainera ?

Drames et bouleversements sont au rendez-vous. Si le style se veut incroyablement descriptif, l’action, les informations et retournements de situation restent au programme. Alors oui, parfois, j’ai eu du mal à comprendre où l’auteur voulait m’entrainer. Peut-être même jusqu’à la dernière ligne. Sans doute, oui. Si l’histoire est fascinante, elle est également quelque peu angoissante. Le danger rôde et nous n’en connaissons aucunement l’origine. Charlie Shaw. Un nom qui vient de loin, une voix qui crie ses émotions. Derrière tout cela, qu’il y a-t-il ?  « Captivant, ce roman élucide l’histoire inique de l’appropriation par les Blancs de la culture noire. » The Washington Post

« Alors j’ai tenté de débarrasser mon esprit de la peur. »

Toujours est-il que ce roman atypique incarne un vibrant hommage à la musique blues et particulièrement à tous les noms oubliés pour des raisons de couleur de peau. Lest États-Unis restent profondément marqués par la ségrégation et la question du racisme est encore très présente dans certains états. Hari Kunzru nous entraine ici dans le cœur de la question identitaire et entremêle les époques, nous faisant perdre toute notion du temps. Avec pour seul repère l’art magistral du blues, des accords plaqués sur une guitare et d’une voix éraillée. Amateurs de musique, les innombrables références dont est truffé le texte devraient vous ravir. J’ai d’ailleurs prévu une session d’écoute de certains titres. Parce que comprendre un mouvement musical peut aussi aider à comprendre encore mieux ses origines, ses créateurs et leurs identités. C’est un très bel hommage à tous les oubliés du blues, à tous ceux qui n’ont jamais pu signer leurs œuvres en raison de leur couleur de peau. Plus que jamais, la conscience raciale nous sera exposée, par le biais d’une musique dont il reste certainement encore beaucoup à découvrir.

Je ne peux faire mieux que cette chronique décousue pour ce roman qui est une véritable aventure. Oubliez le temps tel que vous le connaissiez, ici, il sera tout autre et nous ne pouvons que ressortir secoués de l’expérience. Il faudra du recul pour comprendre et mettre en mots notre ressenti et là encore je n’y suis pas. La seule certitude que je garde c’est que ce roman, unique en son genre à mon sens, nous permet de comprendre la conscience raciale aux États-Unis via une fascinante exploration de la musique blues. Mais aussi, l’exploration de précieuses thématiques et valeurs. Le tout sous une écriture sublime, à la limite des accents poétiques.

Je ne parviens pas à trancher véritablement sur ce roman. En fait, nous avons presque l’impression de découvrir deux histoires. Imbriquées, mélangées, temps déphasé et drames bien particuliers. Seth, notre narrateur ne se rend pas particulièrement attachant, tout comme il ne peindra jamais le plus beau tableau de son ami Carter qu’il admire pourtant. Leur passion les entraine loin, et à capturer les instants d’un autre temps, ils signent eux-mêmes leur arrêt de mot. S’en sortiront-ils vivants ou l’engrenage est-il déjà bien trop complexe pour être freiné ? En tout cas, je dois avouer être heureuse d’avoir vécu cette expérience littéraire, même si parfois, dans une telle densité je me suis perdue, ne sachant vraiment plus à quoi m’attendre. Oublier tout ce que vous pensez de ce livre, ce n’est pas ça. Vous ne pourrez jamais parier sans l’avoir lu. C’est brillant, ça, c’est certain. Après, il est encore plus certain que ce livre ne plaira pas à tout le monde. Le mot de la fin, celui que j’ai prononcé en refermant le livre ? « Wouah! »

Ps : si vous voulez comprendre un tout petit mieux ce que peut contenir le livre, surlignez juste après les deux points :
« Ghost novel » est un terme qui se prête bien à ce roman. Mais aussi horreur bercée par la musique blues. Souvenez-vous que le temps tel que nous le connaissons n’est pas et que, par conséquent vous ne pouvez absolument pas anticiper l’histoire et là où l’auteur vous conduira. Il faut accepter de lui faire confiance, seulement si vous êtes prêts. 

3 réflexions sur “[Chronique] Larmes Blanches de Hari Kunzru, sur la route des origines de la musique blues, l’Histoire est au rendez-vous.

Un petit mot ? Une réaction ? Une émotion à partager ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.