[Chronique] Eliza et ses Monstres de Francesca Zappia, s’immerger dans l’art pour fuir les monstres du réel

Publication Collection R – 18 janvier 2018 – 400 pages
Traduction Fabienne Vidallet
Merci à la Collection R (Team Serial Readers) pour cette lecture

 

Dans la vie de tous les jours, Eliza Mirk est une fille timide, intelligente, un peu étrange et… qui n’a pas d’amis. Dans sa vie en ligne, Eliza est LadyConstellation, créatrice anonyme de La Mer infernale, un webcomic extrêmement populaire. Avec des millions de followers et de fans à travers le monde, son alter-ego est une véritable star. Sauf qu’Eliza ne peut s’imaginer aimer le monde réel plus qu’elle n’aime sa communauté numérique. Puis, un jour, Wallace Warland arrive dans son lycée et Eliza va vite se demander si la vie ne mérite pas d’être vécue hors-ligne.

Lorsque la double vie d’Eliza est accidentellement étalée au grand jour, tout ce qu’elle a construit menace de tomber en miettes.

Francesca Zappia revient en force…

Hé, ça vous dit quelque chose le nom de l’auteur, non ? Francesca Zappia. Mais si, je suis certaine que si vous lisez les blogs régulièrement et en particulier ceux qui parlent de romans Y.A. vous l’avez croisé avec, souvenez-vous :

Je sais, ça commence à remonter, mais ce roman était véritablement bouleversant et abordait un sujet pertinent avec la plus belle des justesses possibles. Je t’ai rêvé est typiquement le genre de roman qui laisse des traces, des mois et des mois après. Toujours est-il que le thème de la schizophrénie nous bouleversait alors et qu’on ne pouvait qu’attendre le retour de l’auteure avec grande impatience. Alors quand la Collection R a annoncé la sortie du roman Eliza et ses monstres, mon impatience a grandi. Puis j’ai dévoré le livre et, là aussi, j’en suis ressortie avec des cicatrices. Des marques à vie, une prise de conscience énorme sur une partie de ma vie (car oui, la littérature c’est aussi cela). J’ai vibré comme jamais avec Eliza, je me suis reconnue en elle, même si je n’ai pas son talent pour dessiner. Bref, pépite et nous allons donc en parler de suite.


Qui est donc Eliza ? Où s’arrête la limite entre Eliza et Lady Constellation ?

Point de schizophrénie ici, soyez assurés de découvrir une toute nouvelle histoire. Eliza Mirk est une jeune femme qui souhaite se rendre invisible. Tant que personne ne lui parle, elle parvient à gérer la situation. Elle s’enferme dans une bulle de protection et vit de sa passion. En effet, à son jeune âge, celui d’une élève de Terminale, elle a lancé une BD en ligne qui connait un succès fulgurant et lui rapporte beaucoup d’argent. Incroyablement talentueuse, Eliza a tout un royaume à régenter sous le pseudo de Lady Constellation. Manifestement, le fandom autour de son univers est immense et Eliza, jeune femme phobique sociale, se contente de fréquenter deux membres de la TEAM qui l’aide à gérer sa communauté. Pour les autres, elle observe à distance et s’empêche pas mal de lire ce qu’ils disent. Elle sait que sa BD plait, elle vit pour ses montres, elle s’implique plus que tout, même si tout le monde ne comprend pas. En commençant par ses parents qui voient cela comme un simple loisir, alors que pour la jeune fille c’est tout son avenir. Mais Eliza inquiète à s’enfermer autant. Et puis, un matin, un nouvel élève débarque au lycée, Wallace. Très vite, Eliza va nouer des liens avec lui, car il se trouve que Wallace est fan de La Mer Infernale. Toutefois, Eliza continue à parier sur sa double vie et ne dévoile pas son identité à Wallace…

« Il m’a trouvée dans une constellation. »

Eliza est une jeune femme à laquelle de nombreux lecteurs pourront s’identifier et/ou s’attacher. Mal dans sa peau comme beaucoup d’adolescents, sa phobie sociale domine tout et elle s’entraine plus que de raison à passer inaperçue. Ce n’est pas qu’elle soit jugée de « moche » ou de « trop grosse » dans son lycée, simplement Eliza vit les choses différemment. Dans son monde avec ses monstres. Ceux qu’elle a créés, cet univers qui lui appartient et qu’elle dessine jour après jour. Sa soupape. Sa fenêtre d’air frais. Son échappatoire. Toutefois, Eliza est une jeune femme très intelligente et qui est plutôt mature quand on voit le business qu’elle a réussi à créer autour de son univers. Elle gère d’une main de maitre le tout et se complait enfermée dans son univers. Comme une prisonnière d’une cage dorée, anonyme aux yeux du monde entier et pourtant adulée quand elle devient Lady Constellation. Un monde fait de monstres, ceux d’Eliza même, mais aussi d’espoir et d’amour.

« J’ai appris il y a des années que j’ai le droit de faire ça. De chercher de petits espaces pour moi-même, et d’imaginer que je suis seule. Les gens sont trop pour moi, parfois. Les amis, les connaissances, les ennemis, les inconnus – ça n’a pas d’importance, ils forment une foule indifférenciée. Même s’ils sont de l’autre côté de la pièce, ça reste une foule. Je songe : Je suis ici. Je vais bien. »

L’univers de La Mer Infernale est particulièrement bien bâti dans le roman et l’auteure nous offre même des planches et illustrations pour nous permettre de plonger dans le monde d’Eliza et de mieux la comprendre. Son histoire, extrêmement complexe nous est exposée alors par bribes et nous avons qu’une envie : lire cette création originale et incroyable. Cela n’est pas sans rappeler l’histoire écrite dans Fangirl, qui fut d’ailleurs par la suite publiée par Rainbow Rowell. Je ne suis pas encore allée voir, mais Filippa de la team R nous a dit que Francesca avait bel et bien développé l’histoire en parallèle sur son site. Je trouve particulièrement incroyable qu’une auteure parvienne à créer et articuler deux univers ensemble, en même temps, en sachant à chaque fois quel message majeur sera délivré grâce à telle ou telle planche. De plus, l’histoire sera aussi abordée par Eliza qui nous donnera beaucoup d’explications sur sa passion dévorante.

« La Mer Infernale est à moi. 
Je l’ai créée, et non l’inverse. 
Ce n’est pas un parasite, ni une obligation, ni un destin.
C’est un monstre. 
C’est le mien. 
Et une hache de guerre l’attend. »

Narrée à la première personne, cette histoire fait que nous sommes ainsi véritablement aux côtés d’Eliza au quotidien. Et si, comme moi, vous vous reconnaissez en elle et ses souffrances, alors vous vivrez tout à fond. L’arrivée de Wallace ébranle notre héroïne et la déstabilise. Pour la première fois de sa vie, Eliza trouve quelqu’un à qui elle juge qu’adresser la parole est possible. Quelqu’un qui, comme elle, a ses propres blessures et cicatrices et qui lui tend la main. La relation qui va se développer dans une grande douceur, ici, est magnifique, touchante et authentique. Toutefois, nous regrettons qu’Eliza ne puisse assumer aux yeux des autres qui elle est vraiment, cette artiste incroyable. Notons quand même que pour une jeune fille qui a la peur du contact humain, il est un peu normal de ne pas vouloir être assaillie par les hordes de fans. Car oui, La Mer Infernale EST à un stade si populaire que c’est tout à fait plausible.

« Jadis, je ne ressentais ça que pour La Mer infernale. Mais il ne m’a pas volé ça – j’adore toujours ma BD. Elle m’obsède toujours. Et c’est logique, pas vrai ? Parce que c’est ma création. Qui n’est pas obsédé par les choses qu’il crée, qu’il aime ? Les idées sont des reproductions asexuées de l’esprit. On n’a pas besoin de les partager avec les autres. 
Mais Wallace… je partage Wallace avec avec beaucoup de monde. Wallace ne m’appartient pas plus que je ne lui appartiens, mais je le veux. Je veux le prendre dans mes bras, je veux être à côté de lui, je veux me glisser dans son esprit et y vivre jusqu’à ce que je comprenne comment il raisonne. JE veux qu’il soit heureux. »

Eliza va donc devoir affronter bien des épreuves pour trouver en elle la force d’accepter ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas. Devenir la personne qu’elle aspire à être sans se laisser enfermer dans l’univers magique qu’elle a créé. Car si Eliza ne peut se définir que par ses Monstres, l’avenir est alors bien incertain. Certes, nous saisissons bien que, même avec ses amis et Wallace à ses côtés (amis qu’elle rencontrera dans l’histoire petit pas après petit pas), rien ne sera jamais parfait ni pour Eliza, ni pour Wallace, mais le plus précieux des messages sera que les Monstres sont plus faciles à combattre quand on n’est pas seule face à eux. La cellule familiale d’Eliza est assez saine, mais pour autant, elle ne semble pas y trouver sa place. Ses parents n’ont pas su identifier le potentiel de la BD, l’ont laissée tomber au moment le plus important. Ils ont beaucoup de mal à comprendre leur fille, mais auront des réactions très touchantes en dépit de leurs erreurs. Il en va de même pour les frères plutôt remuants de la jeune femme. Avec une famille unie et Wallace à ses côtés, Eliza pourrait bien être prête à affronter les Monstres.

 » « – La vie, c’est plus que des histoires, Eliza ».
Elle dit ça comme si c’était simple. Elle dit ça comme si j’avais le choix.
Je ressens de nouveau une frustration intense et elle est accompagnée de sa meilleure amie, la colère. « 

Francesca Zappia a donc encore une fois réussi à nous raconter une histoire sublime, mais aussi très divertissante. Son style, toujours aussi fluide et entrainant, sa plume attachante et ses personnages réalistes avec leurs défauts et qualités, nous entrainent toujours plus dans les profondeurs de l’histoire (et ici, nous, nous aurons de l’air) et nous invite à mettre aussi notre propre existence en miroir. La puissance de la psychologie des personnages nous permet véritablement de nous mettre à leur place et de combattre leurs démons avec eux. Et puis nous les quittons et sommes alors armés, au moins un peu, pour lutter contre nos propres monstres, ceux qui nous dévorent et nous empêchent de jouir pleinement de ce que la vie à nous offrir. En revanche, nous comprenons le message avec douceur, celui selon lequel chacun a le droit de vivre sa vie comme il le souhaite, mais qu’il ne doit pas se fermer à la beauté de l’amour (amitié, premier amour, familial). Se protéger, mais ne pas couler.

« C’était juste une question de temps. Depuis le jour où j’ai rencontré Wallace. Depuis que j’ai commencé à fréquenter ses amis. Depuis que je me suis décidée à essayer.
J’avais juste oublié qu’il n’y a pas d’air dans les profondeurs. »

Eliza et ses monstres incarne le roman young adult parfait pour comprendre la détresse psychologique, la phobie sociale et l’isolement. Laissant une grande place à l’art et à l’imagination, l’auteure nous enseigne de précieuses manières de se sentir mieux, sans jamais entrer dans un cours de bien-être. Non. Nous vivons avec Eliza, au plus profond de ses peurs, et l’observons prendre enfin vie dans le monde réel. Ensuite faut-il pouvoir concilier l’imaginaire et la réalité, mais avec l’aide d’un charmant garçon, qui a, lui aussi ses problèmes, rien n’est infaisable. Superbe.

Un excellent moment avec ce roman captivant. Si des thèmes profonds sont abordés, l’auteur n’en oublie pas pour autant la beauté de l’art, des sentiments, et de la révélation de soi. Elle nous accompagne auprès d’une jeune femme terriblement touchante et nous rêvons tous désormais de lire La Mer Infernale et rencontrer les personnages qui animent tant notre héroïne, obsédée par cette histoire dans sa tête. Les monstres sont partout, mais parfois, ceux qui règnent dans notre tête peuvent s’enfuir si on les affronte avec les bonnes armes. Une histoire qui laissera ses marques longtemps après la lecture.

« Il y a des monstres dans la mer. »

 

25 réflexions sur “[Chronique] Eliza et ses Monstres de Francesca Zappia, s’immerger dans l’art pour fuir les monstres du réel

    • BettieRose dit :

      Je comprends. Tu sais, je n’ai pas fini mes divers cheminement autour des deuils qui sont venus bousculer mon existence. Je te comprends. Mais, paradoxalement, lire sur le sujet m’apporte des pistes, des éléments, je me sens moins seule dans ma douleur. Enfin je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire. Je ne vais pas nier que j’en pleure mais c’est comme un exutoire.

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  1. Yuna Vibes dit :

    Hello (:! J’ai découvert le livre grâce à ton article et franchement merci car je suis plutôt difficile en ce qui concerne les livres. Dans ce cas, l’histoire me plait beaucoup donc du coup je le rajoute également à ma liste :D! Bisous

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  2. chocoralie dit :

    J’aime cette petite phrase, qui sublime si bien la passion des livres « J’en suis ressortie avec des cicatrices ». Je crois que tu ne pourrais pas offrir plus beau compliment à l’auteur!

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  3. La route des lecteurs dit :

    Au début, j’hésitais à le lire car Je t’ai rêvé ne m’a pas vraiment plu… Puis les divers avis m’ont donnée envie ! Et ta chronique donne également terriblement envie ! 😀 Cette fois, c’est la bonne : je l’ajoute à ma wish-list.

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