[Chronique] Le joueur de billes de Cecelia Ahern

Publié aux éditions Milady – Novembre 2017 – 348 pages
Traduction Fabienne Vidallet
Merci à Milady pour cette lecture

 

Lorsque Sabrina Boggs tombe par hasard sur une mystérieuse collection de billes ayant appartenu à son père, elle réalise soudain qu’elle ne sait rien de l’homme avec qui elle a grandi. Et cet homme dont la mémoire part à la dérive ne peut pas l’aider : il a lui-même oublié qui il était. Sabrina ne dispose que de vingt-quatre heures pour déterrer les secrets de l’homme qu’elle croyait connaître. Une journée à exhumer des souvenirs, des histoires et des gens dont elle ignorait l’existence. Une journée qui va la changer, elle et les siens, à jamais.

Quand j’ai vu ce titre, j’ai ressenti un certain pincement au cœur et les larmes sont montées toutes seules. Pourquoi me direz-vous, alors qu’il a une si jolie couverture aux couleurs innocentes et juvéniles ? Tout simplement parce qu’au-delà de repenser aux billes que j’avais, j’ai de suite été embarquée dans les souvenirs de ma maman et dans cette ville que j’aime tant, sur cette plage que je veux reposer à tout jamais. Quand elle était petite, de 6 ans la cadette de son frère, elle le suivait partout. Et lui, garçon un peu moqué à l’école, solitaire à jamais, aimait jouer aux billes. Il en avait plein, me racontait ma mère, et ils allaient à la plage, construire des parcours. Si ce souvenir partagé m’est si précieux aujourd’hui, c’est que ce tonton n’est plus, et je vous en ai déjà parlé. Il y a des plaies qui refusent de cicatriser, mais connaitre quelques-uns de ses moments de joie me permet d’apaiser la douleur de son absence. J’ai l’impression que nous avons tous des souvenirs liés à ce genre de jeux vintage, mais toujours en vente ! Mon mari, par exemple, se souvient de certaines de ses possessions, de parties de jeux et aussi du championnat sur plage organisé par le Journal de Mickey ! Oui, je m’en souviens aussi. Tout cela pour dire que quand on pense bille, on pense forcément enfance. Eh bien, Cecelia Ahern va nous conter l’histoire d’un homme qui n’a jamais laissé tomber. Un homme qui a joué jusqu’au dernier instant de lucidité sans que personne, ou presque, ne le sache. Et, quelque part, j’imagine mon tonton, là où il est désormais, jouer avec autant de billes qu’il le peut, prenant sa revanche sur les moqueries.

Tout commence quand la maison de repos où est logé Fergus Boggs, appelle Sabrina, sa fille, pour la prévenir que des cartons lui appartenant ont été livrés. Sabrina se rend donc sur place pour les examiner. Elle les reconnait tous, sauf un. Quelle surprise d’y découvrir une précieuse et presque inestimable collection de billes, soigneusement répertoriées et rangées. Pas de doutes, c’est bien l’écriture de son père. Sabrina comprend une chose : elle ne sait presque rien de l’homme qui l’a élevée. Si elle a beaucoup d’affection pour lui, mais un peu de rancœur, elle se rend compte qu’elle n’a pas cherché à le comprendre. En plein tourment personnel, crise existentielle et de couple, Sabrina dispose de 24 h devant elle pour mener l’enquête. Inutile de demander à son père, il a perdu une grande partie de sa mémoire suite à un AVC. Commence une quête identitaire pour aider l’homme qui lui a donné la vie à retrouver la mémoire et ses précieux souvenirs. Une chose est certaine, les billes avaient une grande importance pour lui, mais il a pris soin de cacher tout cela à Sabrina et sa mère.

Le choix narratif m’a totalement séduite. En effet, nous alternons les points de vue entre Sabrina et le passé de son père. Ainsi nous rencontrons Fergus alors qu’il est enfant et apprenons beaucoup de choses sur ses conditions de vie, d’éducation, de relations avec ses nombreux frères et demi-frères et surtout son initiation aux billes. Très tôt, Fergus va se prendre de passion pour le jeu et va devenir imbattable à de nombreuses mises en situation diverses et variées. J’étais d’ailleurs loin d’imaginer qu’il existait autant de parties et configurations possibles dans le jeu de billes. Au fur et à mesure que Sabrina progresse sur son enquête, mais aussi sur qui elle est vraiment, les souvenirs grandissent pour rejoindre le Fergus adulte et père de famille. Si nous avons accès à des souvenirs précis, Sabrina, elle, ne veut que susciter l’émotion pour que son père retrouve qui il est vraiment. Et cette fois-ci, hors de question de laisser des secrets derrière lui, Sabrina veut son père tel qu’il est et libre d’aimer ce qu’il veut et qui il souhaite.

J’avoue avoir été très touchée par la vie de Fergus et notamment sa relation avec ses frères. Il me parait difficile de ne pas évoquer Hamish, qui aura été un modèle de bravoure et d’honneur pour Fergus et le simple fait de voir des billes possède la capacité de les réunir. Leur enfance ne fut pas douce, entre une mère autoritaire et un beau-père alcoolique, mais les frères Boggs ont toujours tenté de rester unis. Chacun bien entendu définissait ses affinités, y compris avec les demi-frères, mais pour Fergus, cela a toujours été Hamish. Sabrina se rend compte qu’elle ne connait pas sa famille, ses oncles dont pourtant elle a entendu les histoires et vu les photos. Dans sa quête identitaire, elle pourrait bien trouver encore plus précieux que ce à quoi elle s’attend. Ce qui rend aussi la quête de Sabrina touchante, c’est qu’elle comprend, à mesure de ses découvertes que son père n’a jamais osé être lui-même. En effet, est-il respectable pour un homme, marié et père de famille, de jouer aux billes ? Bien entendu, notre jeune femme ne pourra s’empêcher d’éprouver une certaine amertume, de se demander pourquoi elle n’a jamais su. Mais au cours de ce voyage express dans les méandres du passé, Sabrina va faire des rencontres plus belles les unes que les autres et des découvertes familiales des plus touchantes. Pour elle, qui ne sait plus qui elle est et ressent un manque, indéfinissable, de son enfance, partir sur les pistes du meilleur jouer de billes va représenter bien plus qu’on ne peut l’imaginer.

C’est un roman fait de subtilités et de liens, d’arcs et de secrets. Fergus est un homme bon, qui certes, n’a pas toujours été fidèle, mais qui a tout fait, avec ce qu’il avait, ses blessures et ses cicatrices pour rester digne. Les passages de son point de vue sont les plus fascinants, car nous comprenons le mécanisme de construction identitaire et de pensée du personnage, ses liens et ses blessures, mais aussi qui il est réellement. Nous ne pouvons qu’avoir une grande empathie pour ce personnage qui peut paraitre un peu « loser », mais qui a un grand cœur. Et de ce côté, on nous réserve bien des surprises. Le fil qui vient coudre l’intrigue du début à la fin est fait d’or, se reflète au soleil et apporte courage et amour à Sabrina. Il me semble important d’avouer que ce personnage est un peu terne, fade, et que les moments où on la suit sont un peu moins palpitants. Mais n’oublions pas que, si elle est mère de 3 enfants et mariée, elle ne sait toujours pas vraiment qui elle est. L’auteure nous ajoutera beaucoup d’humour avec les pensionnaires de la maison de retraite où elle travaille et les références à la piscine de l’établissement dont Sabrina est maitre-nageur. Nous apprenons à la connaitre, elle aussi et même si elle a tendance à nous agacer, son inertie va finalement se transformer en frénésie de quête, d’identité et de mémoire de son père. Les billes sont la clé, elle en est certaine.

Et maintenant, me direz-vous, pourquoi uniquement 24 h ? Qu’est-ce qui est si urgent ? C’est tout simplement le temps de repos que dispose Sabrina, mais surtout, c’est la pleine Lune et l’astre aura une importance réelle dans le roman (observation d’une éclipse et ambiance survoltée). Ronde comme une bille, elle apporte les marées et les changements d’humeur, provoque les naissances et les émotions. Sabrina a toujours été sensible à la pleine lune et celle-ci ne fait pas exception. Sans doute est-ce pour cela qu’elle trouvera au fond de son cœur une énergie toute nouvelle et un amour encore plus grand pour le premier homme de sa vie. Que ses mensonges soient pardonnés, Fergus restera le meilleur joueur de billes…

Le joueur de billes est une très jolie histoire de quête identitaire pour une jeune trentenaire dont le papa a perdu la mémoire. À l’aide d’un carton contenant un trésor sous la forme d’une riche collection de billes, l’héroïne va partir à la conquête des souvenirs de son père, et de son identité à elle, qui a toujours pensé qu’il lui manquait quelque chose. Une sublime histoire d’amour, d’amitié, de lien fraternel et de pardon. Un super beau moment.

J’ai vraiment aimé ce roman, sans doute en raison de ce que j’évoque avant de commencer la chronique. Si le personnage de Sabrina n’est pas des plus fascinants, il sera bien développé au fur et à mesure des découvertes, mais aussi de la progression de la Lune et de l’éclipse tant attendue, qui bouleverse le pays. Nous alternons entre passé (Fergus) et présent (Sabrina) et nous comprenons petit à petit l’histoire de cet homme qui n’avait alors jamais pu être lui. Mais il n’y aura pas que la passion des billes à découvrir et finalement c’est toute la relation père-fille qui va se remodeler pour trouver une nouvelle dynamique. Un style toujours aussi agréable, du feel-good qui, s’il ne va pas trop en profondeur et tend à prendre quelques facilités, laisse un sourire au lecteur. Certes, Sabrina casse parfois un peu le rythme, mais une quête a besoin de temps de pause. Très sympathique !

38 réflexions sur “[Chronique] Le joueur de billes de Cecelia Ahern

  1. Je vois que tu as passé un très bon moment. Tout ce que ça a remué… Ta chronique me donne envie c’est indéniable. Je me laisserai peut-être tentée si je tombe dessus 😉

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  2. C’est un roman sur lequel je ne me serais pas forcément arrêtée. Mais le contexte et le personnage n’est pas sans me rappeler qui tu sais… Je comprends que tu aies ressenti des émotions fortes en le lisant…

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  3. Ta chronique est vraiment chargée d’émotions. Je suis très sensible à tout ce qui touche la perte de la mémoire et ce livre me parle donc beaucoup aussi. Je le note dans un coin et je vais peut-être même l’ajouter à ma liste de Noël.
    Merci beaucoup pour cette découverte

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    • Je suis moi aussi sensible à cette thématique. Mais aussi à celle de la fin de vie, de la transmission, de l’héritage (ce n’est pas ce que le roman aborde mais ça allait de pair avec mon goût de la thématique mémoire). Les secrets de famille sont parfois honteux, d’autres n’ont pas de prix, comme celui de Fergus.

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  4. Pingback: [Bilan mensuel] Novembre, les premiers jours de froid et encore plus de plaids | BettieRose books

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