[Chronique] La colère de Kurathi Amman de Meena Kandasamy

Publié aux éditions Plon – Collection Feux Croisés – 24/08/17 -272 pages
Merci aux éditions Plon pour cette lecture 

Un roman coup de poing par la nouvelle voix forte de la littérature indienne

« Tu veux que je comprime la tragédie au format Twitter ? Comment peut-on se glisser ainsi au coeur des ténèbres ? »

Comment transformer un drame en fiction ? Pourquoi écrire sur une tuerie qui a eu lieu il y a plus de quarante ans en Inde et sur ses quarante-quatre victimes oubliées par l’histoire ?

À travers les voix aussi diverses que celles des intouchables ou des propriétaires terriens, l’auteur décrit ce massacre, se plaçant sous le patronage de l’irascible déesse Kurathi Amman. Au-delà de l’émotion et de la colère provoquées par ces faits, l’auteur pose la question de la fiction et de ses limites en n’hésitant pas à malmener son lecteur.

Ce roman tendu, entre rage contenue, lyrisme et humour grinçant, nous donne un aperçu des forces qui ont contribué à la création de l’Inde moderne.

Tout d’abord je tiens à remercier les éditions Plon pour cette lecture de rentrée littéraire. C’est un titre qui m’a de suite donné envie de le découvrir, ce premier roman indien semblant prometteur. Autant être franche dès le départ : si le style de l’auteur est absolument remarquable et atypique, il n’a pas du tout fonctionné avec moi et ma lecture fut très laborieuse, j’ai failli abandonner plusieurs fois et j’ai même sauté quelques passages de digressions assommants. Avant d’aller plus loin dans la chronique, je tenais quand même à dire que ce roman est véritablement original et mérite d’être lu, mais seulement si vous en avez la « capacité » dirons-nous. Car La colère de Kurathi Amman n’est absolument pas un roman abordable, et ce, pour plusieurs raisons malheureusement. Je ne regrette toutefois pas cette rencontre percutante, mais je reconnais que ce livre n’était pas pour moi, que je ne suis pas le bon public. Ce n’est pas évident de reconnaitre les qualités d’un livre et d’avouer en même temps qu’on n’est pas capable de l’apprécier. D’ailleurs c’est quelque chose que l’auteure pointera souvent dans son roman et je vais vous en reparler.

Le roman commence sur une introduction fort longue et ennuyeuse où l’auteure explique ses intentions, ses forces, ses intérêts et ce qu’elle compte faire. Concrètement, elle se fiche du lecteur, que cela lui plaise ou non, elle racontera son histoire comme elle le souhaite, inventera des voix et des possibilités. Au lecteur de fournir l’effort pour comprendre son histoire. Car oui, à de nombreuses reprises Meena Kandasamy va s’adresser à nous, lecteur, et là, ça coince. Pas le fait qu’elle « me » parle, mais à chaque fois j’ai eu l’impression d’être pris pour une ignorante, une incapable. J’ai vraiment eu cette sensation de ne pas mériter de lire son « ô combien » prodigieux récit. Ce décalage et la hauteur qu’elle prend m’ont mis mal à l’aise et je me suis interrogée sur son but, si elle fait un roman élitiste. Toutefois, cette attitude correspond aussi aux faits dont elle va nous parler (très tardivement dans le roman…) et au traitement qui en a été fait. Un massacre ignoble étouffé en un rien de temps par ceux qui détiennent le pouvoir.

Elle va donc nous entrainer dans la dure réalité des plantations de riz et du travail sans relâche. Nous sommes à une autre époque (fin des années 60), mais la situation peut se transposer assez aisément. Sera abordée également la condition féminine dans ce monde envahi d’hommes pensant détenir tout pouvoir. Nous sommes surtout en plein conflit, le communisme prenant de l’ampleur jour après jour. J’avoue avoir sincèrement manqué de connaissances historiques pour comprendre les réels enjeux de toute cette affaire, et si Meena prend le temps de contextualiser bien des choses, je n’ai pour autant pas été si éclairée que cela concernant l’histoire. Dommage, car il est indéniable que sa plume mordante, sarcastique et dénonciatrice possède un réel « quelque chose en plus », mais il tient bien trop son lecteur à distance, l’éloignant de ce fait du récit et de ses personnages.

L’immersion dans la culture indienne est vraisemblablement l’aspect que j’ai le plus aimé, car il semblait authentique et palpable. Il fut difficile aussi de s’y retrouver parmi tous les noms qui, pour nous, ne sont pas habituels, mais en se concentrant bien, on y parvient. Concrètement, pour « apprécier » ce roman, il vous faudra dépasser les 180 premières pages qui sont pesantes, lourdes et qui nous font nous questionner sur la route qu’on emprunte. Est-ce la 4e qui est trompeuse ? Il ne me semble pas. Tout est calculé et volontaire et les agressions verbales de l’auteure font partie du tableau. De plus, il faut être en mesure d’accepter les nombreuses libertés prises par l’auteur, sous couvert du concept de littérature post-moderne. Ainsi, elle nous explique en un énorme pavé la construction de son livre, les vérités et les fabulations dont elle va user, mais surtout, elle rend le chemin vers son histoire sinueux avec un découpage particulier et absolument pas chronologique. À vous de recoller les morceaux, elle vous dire même de ne pas être fainéant et de faire un effort…

Vous l’aurez compris, ce roman est difficile à lire, mais tout comme le massacre dont il est question. Je ne sais même pas si terme de massacre est assez effort pour rendre hommage à ces 44 personnes qui ont péri dans les pires conditions possibles sans que cela ne dérange personne dans les alentours. Histoire étouffée. Si nous ne pouvons pas nier le travail de recherche effectuée par l’auteure avant de se lancer dans ce roman, et croyez-moi, il est titanesque, nous serions toutefois en mesure de lui demander pourquoi elle a souhaité rendre son livre si peu accessible. Je comprends bien le prodige de la plume et le coup de poing qu’est ce livre, je suis même admirative de son travail, mais j’ai vraiment eu l’impression de passer à côté de quelque chose. Certes, j’ai accepté le fait que ce roman n’était pas pour moi, que je n’étais pas le public concerné, mais j’aurais aimé. Aimé comprendre la plume et les nombreuses interpellations faites au lecteur à qui elle s’adresse alors à la seconde personne du singulier. Car oui, bien entendu le « tu » résonnes en moi et m’implique, mais quand il est là pour me juger, moi, en tant que lectrice ou pire encore en tant qu’être humain, je n’adhère pas. En fait, il faut être en mesure d’accepter l’humiliation imposée par l’auteure et son roman élitiste pour apprécier le tout. Alors, certes, le lyrisme sans concessions est indéniablement réussi et saisissant, ça, on ne peut le retirer. Ce fut pour moi une expérience de lecture éprouvante, parfois agaçante, ou au contraire fascinante, mais surtout enrichissante. Dommage de ne pas avoir réussi à « mieux comprendre » la démarche de cette nouvelle plume talentueuse. 

Meena Kandasamy s’impose probablement en tant que virtuose de la littérature indienne avec ce premier roman. Si l’ont peut reconnaitre de nombreuses qualités à sa plume, il nous faut malheureusement admettre que ce roman se veut élitiste et qu’il n’est absolument pas pour tout le monde. Difficile à lire et parfois agaçant, je suis passée totalement à côté, à mon plus grand regret.

10 réflexions sur “[Chronique] La colère de Kurathi Amman de Meena Kandasamy

  1. Je pense que j’aurais beaucoup de mal avec ces effets d’interpellation que tu décris, moi qui déteste qu’on me prenne pour une idiote et qui suis mine de rien une lectrice assez susceptible. Je trouve regrettable que l’effet coup de poing se fasse au détriment de l’accessibilité du livre, en tant que lectrice. Je t’avoue que ca me freine beaucoup…

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  2. Hello, je survole ta chronique. Suis en train de lire ce livre et ce, depuis quelques jours déjà, et tout comme toi, je peine à avancer dans ma lecture. Une vraie souffrance, mais quoi qu’il en soit, j’essaie encore de m’accrocher pour lui donner une chance !

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