[Chronique] Sous la même étoile de Dorit Rabinyan

Publié aux éditions Les Escales – 2 mars 2017 – 391 pages
Merci aux éditions Les Escales pour la lecture de ce roman.

Tout commence par le froid glacial d’un hiver à New York et tout se termine sur le sable brûlant des plages de Jaffa. Le hasard a fait se rencontrer et s’aimer une femme et un homme qui ne se seraient jamais adressé la parole dans d’autres circonstances. La femme, c’est Liat, une Israélienne dévorée par une nostalgie profonde de Tel Aviv. L’homme, c’est ‘Hilmi, un peintre palestinien originaire de Ramallah. À New York, espace neutre hors du temps et de la politique, Liat et ‘Hilmi décident de s’immerger, le temps d’un hiver, dans un amour impossible. Commence alors une vie commune dont la date d’expiration se rapproche chaque jour un peu plus. Dans cet univers clos qu’ils se sont créé, Liat et ‘Hilmi ont décidé d’ignorer les à-côtés, les différences et les fissures. Mais la réalité finit toujours par s’imposer…

Oh qu’il m’est difficile aujourd’hui de vous parler de ce roman, alors que mes plaies sont encore à vif. Versons donc le citron et l’amertume des larmes dessus en écrivant la chronique, nous ne sommes plus à cela près. Ce livre m’a brisé le cœur, m’a révoltée, énervée, secouée, fait trembler, vibrer et pleurer. Cette histoire, c’est celle d’un amour condamné par le temps et l’Histoire. Celle d’un conflit historique, Israël/Palestine. Le récit d’un amour qui tente de s’affranchir des rancœurs du peuple et des différences religieuses. De la haine inculquée dès le plus jeune âge. Des préjugés. De la langue et des rites. D’un avenir sans espoir. Des opinions géopolitiques. De familles qui ont d’autres attentes. C’est la sombre et torturée histoire d’amour de Liat, jeune femme iranienne et juive et de ‘Hilmi, jeune arabe palestinien. Ils se rencontrent dans un lieu « neutre » et plutôt favorable à leur amour : New York. Oh qu’il fait bon aimer à l’abri des regards et des jugements, loin des guerres qui divisent depuis toujours leurs deux peuples. Mais cette histoire connaît déjà sa date de péremption : celle du retour de Liat à Tel-Aviv. Là-bas leur amour deviendra impossible. Comment s’aimer en se sachant condamnés ? Peut-on renier nos origines et notre famille pour la liberté d’aimer ? Aimer dans le présent et se laisser porter, oui, mais après ? Tout plaquer et oublier, qu’importe, l’amour et la puissance des émotions ? C’est une romance tragique et bouleversante que nous offre aujourd’hui Les Escales avec ce roman traduit de l’hébreu qui a tant fait parler de lui à sa sortie, faisant même polémique, vous aurez compris pourquoi, mais devenant aussi un best-seller. Sous la même étoile est un message d’amour et de tolérance, mais aussi un cri de désespoir au plus profond d’un conflit si ancien qu’il ne semble jamais connaître de fin.

Avant de développer plus mon ressenti sur le roman et cette histoire, ce qu’elle implique, je souhaite prendre le temps de parler du style de l’auteure. En effet, celui-ci, très particulier peut décontenancer. La narration à la première personne se fait du point de vue de notre trentenaire iranienne, Liat. Elle nous raconte toute son aventure avec ‘Hilmi, quand tout commence à New York, jusqu’à l’épilogue de l’histoire que la 4e de couverture situe sur la sublime plage de Jaffa. J’ignore si c’est une question de langue (hébreu), de traduction ou tout simplement un souhait de l’auteure de coller au mieux à son personnage, mais parfois, cette écriture pourra nous apparaitre froide, voire indifférente à la situation. Pourtant, la plume, majestueuse parvient à nous emporter sans aller dans les détails sensuels ou érotiques, dans le tourbillon de cette romance inédite entre deux êtres que tout opposerait chez eux. Nous lisons avec avidité le récit des mois passés ensemble et voyons l’échéance approcher de plus en plus. Mais toujours, cette distance nous est imposée, distance de respect ou désir de ne pas s’impliquer, nous avons parfois du mal à comprendre les réactions de notre héroïne. Mais n’oublions pas que cette dernière, profondément amoureuse de son pays, son peuple, ses traditions, ses terres et sa famille, mais aussi de ces célébrations religieuses, devient nostalgique et amère et ne peut s’empêcher de voir en l’homme qu’elle aime tout ce qu’il représente aux yeux des siens : l’arabe, l’ennemi. Bien que notre artiste palestinien soit loin de ces conflits et qu’il ne souhaite qu’une forme de paix et d’amour, sa famille à lui, comme celle de Liat, condamne le peuple si proche d’eux. Ironie du sort… si chacun retourne dans son pays, seuls 60 ou 70 kilomètres les séparent, mais la mince frontière les destine à ne jamais se revoir. Alors oui, le style est amer, profondément, mais n’incite qu’à nous plonger dans le contexte, à comprendre et ne pas juger.

Sans nous donner de cours d’histoire, de géographie ou de religion, l’auteure, de manière prodigieuse nous installe au cœur même des différences, des oppositions et de ce conflit historique. Le lecteur, tantôt révolté, tantôt résigné, dévore les lignes dans l’espoir d’un monde meilleur. Mais notre intrigue prend place en 2003 et nous savons bien qu’à l’heure actuelle encore, la situation reste complexe et floue, qu’aucun réel accord n’apaise les tensions et que les peuples continuent à se battre pour une Terre. Juifs versus Arabes. Iraniens versus Palestiniens. Des hommes et des femmes contre d’autres hommes et femmes qui se détestent au nom d’une « tradition » historique. Des gens formés par les préjugés sur l’autre peuple, persuadés de valoir mieux. Pourtant en « terrain neutre », loin de leurs terres et familles, loin des regards réprobateurs, Liat et ‘Hilmi s’aiment passionnément. En dépit de leur différence et de l’échéance de leur romance. C’est de la force que nous transmet l’auteure : celle de son écriture qui a fait polémique, ce courage d’écrire une telle histoire, mais aussi la force de regarder les choses différemment, et de se poser les bonnes questions. L’amour défie la guerre et nous nous battons avec notre couple. Mais que disent les étoiles ?

« Comment le décrire, à présent? Par où commencer? Comment restituer l’impression initiale que j’éprouvai au cours de ces lointaines secondes? Comment en dresser fidèlement le portrait, constitué d’une superposition de nuances, tel que je le vis la toute première fois? »

Si l’auteure suit en permanence les pensées dispersées de son héroïne, ce n’est que pour nous la rendre plus authentique, plus accessible. Elle ne se cache pas de ses rages, de ses incompréhensions, mais aussi du feu de la passion, de la tendresse. L’écriture parfois perturbante, déroutante se déroule au fil des mouvements de Liat, de ses idées, de ses souvenirs et alors l’auteure devient conteuse. Pas de Il était une fois ni de fin digne de contes de fées, mais, quand le vent tourne, quand New York n’est plus qu’un lointain souvenir, alors l’écriture change, se transforme et devient beaucoup plus sensationnelle, émotionnelle, bouleversante, et cette issue nous prend aux tripes. L’inattendu surgit, la rage nous emplit, et Liat nous offre le plus bel épilogue qu’il soit possible à cet amour. Nous retenons alors nos larmes, pour finalement les laisser couler. Pas véritablement sur cette histoire d’amour condamnée, mais sur ce conflit historique et révoltant, pour tous les innocents qui ont déjà fait les frais de ce combat. Cela nous remet en perspective et nous savourons ainsi différemment notre liberté d’aimer et de respirer, de vivre et de choisir où. ‘Hilmi nous offrira également un magnifique hommage à l’art, à un métier de rêve et d’acharnement pour toujours atteindre la perfection.

« Mais le mois prochain, en été, ‘Hilmi sera à Ramallah, et moi, demain, je serai en Israël, à Tel Aviv. Seuls soixante-dix kilomètres et quelque nous sépareront, un voyage d’une heure et demie en tout. Pourtant, c’est à peine si nous en parlions, car nous savions qu’en dépit de cette proximité, nous ne pourrions pas nous retrouver là-bas. Nous savions qu’entre les deux points où nous nous tiendrions, ce n’était pas une simple ligne de démarcation qui passerait, mais une voie semée d’obstacles, dangereuse pour moi, infranchissable pour lui. Or c’était comme si ce savoir muet, l’acceptation d’un tel état de fait et la légèreté avec laquelle nous évitions le sujet prouvaient que ces futurs barrages se dressaient d’ores et déjà, ici, entre nous. »

Sous la même étoile incarne l’histoire passionnée et brûlante de deux âmes qui convergent l’une vers l’autre alors que leur simple nationalité les oppose. En traitant son sujet avec une finesse rare et une psychologie aboutie, l’auteure nous entraine dans les tourments d’un conflit historique et dans les souvenirs d’un couple condamné. Magnifique, bouleversant, le lecteur n’en ressort pas indemne.

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30 réflexions sur “[Chronique] Sous la même étoile de Dorit Rabinyan

  1. Wouh. Tu me donnes envie de le lire genre là, tout de suite. Décidément, il faut que je suive d eplus près les parutions des Escales, c’est une ME qui publie uniquement des choses qui me parlent pour le moment !

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  2. Je l’ai commencé et je l’ai mis de côté. L’ambiance m’a perturbée et je n’ai pas ressenti d’émotions fortes, ce que j’attendais.. Je ne doute pas que c’est un beau roman qui met en avant un conflit d’une façon différente mais sur le moment, ce n’était pas le genre d’écriture que je souhaitais lire, je crois.

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