[Chronique] Le grand combat de Ta-Nehisi Coates

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Publié aux éditions Autrement – 11 janvier 2017 -251 pages
Merci à l’agence Anne et Arnaud pour cette lecture

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« Je me réveillais enfin, avide de comprendre. »

À West Baltimore dans les années 1980, les gangs et le crack sont le seul horizon des gosses du quartier. Ta-Nehisi est voué lui aussi à devenir un bad boy. Mais son père Paul, ancien Black Panther passionné de littérature, lui fait découvrir Malcolm X et James Baldwin. C’est une révélation. L’adolescent rêveur, égaré dans les frasques d’une famille hors norme, se jure d’échapper à son destin.Épopée lyrique aux accents hip-hop, portée par l’amour et l’ambition, Le Grand Combat est l’histoire magnifique d’un éveil au monde, un formidable message d’espoir.

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Ta-Nehisi n’était pas pour moi un auteur inconnu puisque l’an dernier, lorsque son livre Une colère noire est sortie, je le voulais absolument. Je ne l’ai toujours pas acheté, car certaines choses ont fait que… mais il vient de paraitre en version poche et je vais me le procurer sous peu. Parce que ce grand monsieur, retenez bien son nom. Il a un don, celui de l’écriture, celui des messages, celui du combat. Il n’est pas n’importe quel écrivain se lançant à raconter ce que cela signifie d’être Noir américain aux États-Unis. Non, Ta-Nehisi porte sur ses épaules le poids de ce vécu et du combat, il sait et expose. Il vit mais ne condamne pas. Et parce qu’un tel talent doit faire le tour du Monde, je vous invite vraiment à lire cet ouvrage, paru initialement aux États-Unis en 2008 sous le nom de The Beautiful Struggle. Je pense que je m’apprête ici à écrire l’une de mes chroniques les plus difficiles, car s’approprier la vie, le vécu et les mots de Ta-Nehisi sans en faire de la paraphrase est un challenge immense. Mais ce livre en valant largement la peine, je me lance et surtout ne le laisse pas tomber dans l’oubli. Merci Monsieur Coates pour votre talent (l’an dernier il était passé à l’émission La Grande Librairie et son intervention était fascinante).

Le grand combat vous entraine dans l’enfance de l’écrivain à Baltimore, bien loin des clichés connus. Son père ex-Black Panthers donne le rythme en même temps que les gangs qui se déchirent. Nous entrainant chapitre après chapitre dans une culture hip-hop (plutôt obscure ou arrivée tardivement de notre côté de l’Atlantique), nous pouvons bel et bien qualifier ce livre de roman d’initiation, d’apprentissage. À l’aide d’une écriture et de moments choisis plutôt coup de poing, Ta-Nehisi revient sur ce que fut le Baltimore des années 80 bercé par le son hip-hop, modelé par la culture de hip-hop qui envahit les rues, mais surtout détruit par les gangs et le crack qui sème des orphelins et des veufs/veuves dans toute la cité. En introduction de son ouvrage, Ta-Nehisi prend le soin de nous présenter un arbre généalogique de sa famille, plutôt complexe, et aussi une carte de là où se déroule l’histoire avec les principaux points clés de son récit. À la fin du livre, c’est un glossaire explicatif que vous retrouverez pour les points culturels de l’époque ou de l’histoire, ainsi que la playlist de l’auteur.

« À cette époque, Baltimore était la proie des factions, divisée en gangs qui prenait le nom de leur quartier. Ceux de Walbrook Junction régnaient en maîtres, jusqu’à ce qu’ils se heurtent à North et Pulaski, une bande de lâches sans vergogne, le genre à te mettre la honte devant ta meuf.
Mais tout en haut trônait Murphy Homes. L’ampleur de leur scélératesse leur conférait une dimension mythique. Partout où ils passaient -la vieille ville, Shake and bake, le port -, il brisaient des genoux et pêtaient des tronches. Jusqu’aux confins les plus reculés, on entendait résonner leur nom : Murphy Homes cassait du négro à coups de pistolet de pompe à essence. Murphy Homes lacérait les dos et versait du sel dans les plaies. Murphy Homes se téléportait en un clin d’oeil, volait à dos de chauve-souris, accomplissait des rites macabres au sommet de Druid Hill. « 

Comme vous pouvez le lire, le ton est donné dès le premier chapitre. Vous venez d’entrer dans la réalité de l’auteur, dans son enfance et adolescence. Fort heureusement, le père de Ta-Nehisi, bien qu’imparfait bien entendu, régnait sur la famille d’une main de maitre. Ses nombreux enfants, eus avec différentes femmes comptaient tous pour lui et il faisait de son mieux pour transmettre son savoir. En tant qu’Homme Conscient, comprenez par là qu’on fait référence à un mouvement de pensée que vous retrouverez en filigrane du livre : celui de la Conscience Noire, courant de pensée proche du Black Nationalism et du panafricanisme, qui prône la philosophie que l’Afrique appartient aux Africains, que les Blancs peuvent y avoir leur place, mais c’est aux Noirs d’en prendre la direction. Cette philosophie s’est ensuite largement étendue à un concept plus moderne : les Noirs devaient croire en leurs capacités et prendre en main leur destinée. Ancien Black Panther, le père de Ta-Nehisi se passionne d’ouvrages non publiés qu’il réimprime dans son sous-sol. Son but est de transmettre à ses enfants des valeurs, des connaissances et les sortir des rues infestées par le crack de Baltimore. Nous sommes au milieu des années 80, les premiers vrais sons hip-hop américains émergent et le jeune Ta-Nehisi va se prendre de passion pour les mots et les rimes. Ce n’est pas ce qui lui assurera une stabilité scolaire, mais au moins donne-t-il ce qu’il a au nom de sa passion.

Bien que Le grand combat raconte une époque sombre c’est surtout une histoire lumineuse qui en ressort, celle de l’espoir et de l’avenir, celle d’un combat mené et à mener pour enfin s’éveiller à un monde difficile, mais bien réel. Si le roman est décrit comme une épopée lyrique en 4e de couverture, je n’aurais su dire mieux. Car tout est mené par les références musicales et culturelles et si le lecteur se fait un minimum curieux il ne pourra ressortir que grandi et cultivé de ce livre. Ce n’est pas un roman à proprement parler, mais vraiment le livre d’une adolescence qui n’aurait plus rien à voir avec l’adolescence actuelle qui mène elle d’autres combats. Car pouvons-nous dire que les combats pour la liberté des Noirs appartient au passé ? Qui oserait l’affirmer. La famille un peu hors-norme de Ta-Nehisi nous touche profondément. Son père bien que sévère trouve toujours les mots justes et les enseignements. Il porte sa famille à bout de bras, lui, le coureur de jupons qui fait des enfants à d’autres femmes. Mais il les aime tous et donne à chacun ce qu’il a : sa culture, sa connaissance, son combat. Nous ne pouvons qu’être touchés par cet homme qui croit en chacun des siens et en leurs capacités, qui œuvre pour la cause de Noirs, à sa façon, qui sacrifie des rêves au nom de sa famille. Et c’est un regard absolument formidable que porte l’auteur sur son père. Il exprimera d’ailleurs sa reconnaissance envers son père et les lectures obligatoires sur « leur peuple ».

Comment ne pas être enivré également par la passion sans bornes de Ta-Nehisi pour les percussions. S’il n’est pas un maitre en la matière, son djembé lui permet d’exprimer ses émotions les plus brutes, les plus pures, comme le rap et ses rimes le fit quelques années auparavant. Fier d’une culture noire de Baltimore, Ta-Nehisi ne saurait se contenter de cela, et ne souhaite pas céder aux sirènes de la rue. Porté par ses parents, il partira à la FAC sans savoir qu’un jour il deviendrait l’homme qu’il est aujourd’hui : un écrivain et journaliste influent qui a même eu l’honneur d’être salué par Barack Obama. Quelque chose me dit que nous n’avons pas fini d’entendre parler de ce Monsieur Coates et je me réjouis d’avance de lire ses autres ouvrages. Vous remarquerez que je ne vous dis pas grand-chose du contenu du livre, mais je ne le peux pas, il faut le lire pour le vivre, le comprendre, le ressentir. Et sans doute même le relire, ce que je fais en ce moment quelques passages de temps en temps. Car au-delà de son grand combat qui n’est pas terminé, c’est une vraie leçon de vie et de tolérance que nous offre l’auteur.

« Mais mon père ne se décourageait pas. Il me confiait les tâches les plus ennuyeuses et les plus monotones. Dans le garage derrière chez nous s’entassaient des cartons de publications de Black Classic Press. J’étais chargé de glisser une carte dans chaque livre, le but étant que toutes ces bouteilles à la mer envoyé de par le monde nous reviennent avec une demande de catalogue et que, pour finir, on nous achète des ouvrages. Les week-end, quand j’avais de la chance, je parvenais à regarder le catch à la télé toute la matinée, me complaisant dans une oisiveté obstinée. Puis, mon père qui était au travail depuis sept heures surgissait sur le coup de midi et m’envoyait au garage. Je rêvais du jour où j’aurais épuisé le stock et garni tous les livres. Mais, chaque semaine, de nouveaux cartons apparaissaient. Pour ce service, je touchais le salaire Paul Coates : un dollar de l’heure, et je pouvais m’estimer heureux. Une fois je risquai une protestation :

Moi : Ce n’est même pas le salaire minimum.
Mon père : Fils, ce sont ces livres qui remplissent ton assiette. Ton salaire minimum, c’est la chemise sur ton dos. 

Ce n’était pas vrai. La maison d’édition ne rapportait rien. En fait, elle nous ôtait plutôt la nourriture de la bouche. Elle engloutissait le peu d’argent qu’il restait une fois l’essentiel acheté. Pourtant, d’une certaine manière, il avait raison. Black Classic Press – tout comme Lemmel, les livres qu’il laissait volontairement traîner un peu partout et Upward Bound – était l’un des outils employés par mon père pour nous façonner à l’image de ses valeurs et nous sauver. « 

Si à l’époque, Ta-Nehisi ne voyait pas les choses comme cela, le recul, l’âge adulte et oui, la réussite, auront permis de lui faire prendre humblement conscience de la valeur des enseignements de son père. Paul Coates est un grand homme qui a beaucoup à transmettre et Ta-Nehisi en prend la relève avec une plume acérée et lyrique, poétique et réaliste. C’est un ouvrage absolument magnifique et nécessaire qui vous plongera dans une histoire de famille fascinante qui n’a d’autre but que la survie et la poursuite du combat pour la liberté.

enbref

Le grand combat est un ouvrage nécessaire, faisant office de transmission, de savoir et de vécu. Véritable hommage au père de l’auteur, ce dernier en profite pour nous raconter son enfance dans un Baltimore fait de gangs, de crack et de hip-hop. S’il nous expose une authentique culture, il n’en oublie pas pour autant les valeurs fondamentales et l’apprentissage coup de poing dont il va être acteur. À lire pour sa puissance et son lyrisme.

MANOTE

17/20

4flamants

 

6 réflexions sur “[Chronique] Le grand combat de Ta-Nehisi Coates

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