[Chronique] Vous n’aurez pas ma haine de Antoine Leiris

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Publié aux éditions Fayard – Mars 2016 – 139 pages

resumeAntoine Leiris a perdu sa femme, Hélène Muyal-Leiris, le 13 novembre dernier assassinée au Bataclan. Alors que le pays était endeuillé, à la recherche de mots pour dire l’horreur, il publiait sur les réseaux sociaux une lettre destinée aux terroristes intitulée Vous n’aurez pas ma haine. Dans celle-ci, il promettait à ces « âmes mortes » de ne pas leur accorder sa haine ni celle de leur fils de dix-sept mois, Melvil. Son message fait le tour du monde. Accablé par la perte, Antoine Leiris, journaliste de 34 ans, n’a qu’une arme : sa plume. L’horreur, le manque et le deuil ont bouleversé sa vie. Mais, à l’image de la lueur d’espoir et de douceur que fut sa lettre, il nous dit que malgré tout, la vie doit continuer. C’est ce quotidien, meurtri mais tendre, entre un père et son fils, qu’il nous offre dans ce témoignage poignant.

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Voici un livre que je souhaitais lire depuis sa sortie. Mais je l’avoue, je n’étais pas prête. Oh, je ne me positionne pas en victime collatérale de ce drame. Non, juste une fragilité, une sensibilité trop éclatante pour me confronter à cette tragédie. Et puis, le temps passant, je ne voulais plus repousser le moment de découvrir ce qu’Antoine Leiris souhaite nous dire. Je ne vais pas mentir, ce ne fut pas une lecture facile. Je ne vais pas nier que je fus touchée en plein cœur. Mais surtout, j’en suis ressortie quelque peu grandie, car la force de cet homme, de ce livre c’est l’espoir qui y apparait, la lumière qu’il apporte.

Le deuil dans le quotidien avec un enfant très jeune

Melvil a 17 mois et dort déjà. C’est un bébé, à son âge, on mange, on dort, on joue. On prend le bain et on fait des câlins avec sa maman. Papa est là ce soir, maman est sortie, fan de rock, elle est partie au Bataclan voir un concert tant attendu par la scène parisienne. Ce que tout le monde ignore encore, Melvil, Antoine et même Hélène elle-même, c’est que jamais elle ne rentrera. Nous sommes le 13 novembre 2015 et la France bascule dans le drame. Les mots « attentats », « otages », « attaque », « carnage » apparaissent partout, médias et réseaux sociaux sont assaillis. Antoine, lui, ne parvient pas à joindre sa femme. Il a peur. Il fait le tour des hôpitaux, il garde espoir. En vain. Hélène est tombée sous les balles. Rien à ajouter, il ne nous entrainera pas dans les confins du Bataclan, ne versera pas dans l’horreur et surtout comprenez le bien : jamais dans la haine.

Antoine Leiris se retrouve seul avec son fils. À 17 mois, on ne peut pas s’arrêter de vivre pour faire son deuil. Oh bien sûr, pauvre petit bonhomme, il a bien compris que maman ne rentrerait pas. Melvil, l’étoile, la lumière que va devoir suivre Antoine. Continuer à vivre pour lui, pas possible de s’arrêter. Poursuivre les journées au même rythme, tout en sachant que désormais ce sera juste eux deux. À lui les nouvelles tâches et la sollicitude des mamans de la crèche. Mais Antoine, dans sa souffrance, ne se plaint pas. Il n’est pas en colère. Il le reconnait : on peut tenter d’esquiver sa souffrance en désignant un coupable. Mais pour lui, c’est le hasard et rien ne sert de verser dans la haine. Antoine Leiris verse dans la vie aux côtés de Melvil. Tout en s’occupant de son enfant, il prépare les derniers adieux. En rentrant de l’institut médico-légal, il va chercher son fils à la crèche. Antoine n’est pas un héros. Mais un père. Un veuf aussi, mais peut-il fait passer sa souffrance avant l’épanouissement de son enfant ? Antoine ne s’abaisse pas au niveau de ceux qui lui ont arraché l’amour de sa vie. Non, il ne leur consacrera pas sa colère.

De l’espoir, une lumière éblouissante et de l’humanité

C’est un récit bourré de courage, de lumière et d’espoir. Il est vraiment, mais vraiment difficile d’en parler parce qu’il se lit, se vit, s’intègre. Laissez-vous porter par les mots, chacun a son sens. Laissez Antoine partager ce qu’il porte en lui, car c’est précieux, infiniment précieux. Vous n’aurez pas ma haine est un livre qu’il faut lire, que ce soit maintenant ou dans 10 ans, mais faites-vous cette promesse de le lire et de ne jamais, jamais, céder à la haine. Je termine avec cette lettre qui a fait le tour de la planète et qui est à l’origine de ce livre, une lettre publiée sur Facebook qui a rebondi dans le monde entier, témoignage bouleversant et saisissant. Cette lettre est bien entendu intégrée au récit d’Antoine Leiris, qui nous peint avec sensibilité et réalisme les jours d’après.

“Vous n’aurez pas ma haine”

Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son coeur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un oeil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.

Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.

Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus fort que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus.

 

enbrefUn témoignage bouleversant, émouvant. Un récit qu’il faut lire pour comprendre, pour apprendre. Vous n’aurez pas ma haine est une histoire de vie, de lumière et d’espoir. Une ode à l’humanité derrière les larmes, à la vie derrière le sang.

MANOTE

Donner une note à ce récit ? J’ai hésité. Qui suis-je pour juger ? Ai-je vécu ce drame ? Non. Peut être aurais-je plutôt fait partie de ces gens avec leurs « gros sabots de vivants » comme il le dit. Ou peut-être aurai-je pu ressembler à ces gens plein de sollicitudes envoyant des cadeaux et des lettres du monde entier. Mais oui, je mets une note, la seule possible. 

20/20

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CITATIONS

« D’une rafale de mitraillette, ils ont dispersé notre puzzle. Et, lorsque pièce après pièce nous le recomposerons, ce ne sera plus le même. Il manquera quelqu’un sur le tableau, il n’y aura plus que nous deux, mais nous prendrons toute la place. Elle sera avec nous, là, invisible. »

« Je pensais que si un jour la lune disparaissait, la mer se retirerait pour qu’on ne la voie pas pleurer. Que les vents cesseraient de danser. Que le soleil ne voudrait plus se lever.
Il n’en est rien. Le monde continue de tourner, les compteurs d’être relevés. » (issu d’un moment où l’employé EDF vient relever le compteur quelques jours après le drame)

« Peu de gens comprennent que je passe si vite sur les conditions dans lesquelles Hélène a été tuée .On me demande si j’ai oublié ou pardonné.Je ne pardonne rien et surtout pas si vite.Lorsque chacun sera retourné à sa vie , nous vivrons toujours avec.
Cette histoire , ce sera notre histoire. La refuser serait se renier . »

« On a toujours l’impression, lorsque l’on regarde quelque chose de loin, que celui qui survit au pire est un héros. Je sais que je n’en suis pas un. La fatalité a frappé, c’est tout. Elle ne m’a pas demandé mon avis. Elle n’a pas cherché à savoir si j’étais prêt pour ça. Elle est venue chercher Hélène, et m’a obligé à me réveiller sans elle. Depuis je ne sais pas où je vais, je ne sais pas comment je m’y rends, et il ne faut pas trop compter sur moi. »

29 réflexions sur “[Chronique] Vous n’aurez pas ma haine de Antoine Leiris

  1. Emouvant… Je pense que je ne sortirais pas indemne après la lecture de ce livre, mais je veux le lire… J’espère que ce papa courageux saura mener son combat contre la haine jusqu’au bout. Son enfant est petit et j’ose espérer que lorsqu’il sera grand, il sera comme son papa et que la haine ne gagnera pas son coeur, ce qui pourrait arriver lorsqu’il réalisera ce qui a été fait à sa maman alors qu’il n’était encore qu’un enfant… Courageux papa…

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  2. Il doit être effectivement si dur à lire… mais ce doit être un si belle leçon de vie paradoxalement.
    Je le lirais c’est certain, quand je ne sais pas car comme toi (et la majorité des gens j’imagine) c’est le genre de sujet qui est tellement poignant qu’il me faut un grand recul… mais c’est le genre de témoignages nécessaires.

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    • Paradoxalement, je me suis lancée dans cette lecture un soir où ça n’allait vraiment pas bien. Et il m’a fait du bien car oui il est difficile, mais cet espoir, cette lumière qu’il véhicule, c’est juste incroyable.

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  3. Je n’ose pas vraiment lire ce livre pour l’instant et cela même s’il est dans ma PAL… j’ai été très choquée par ce qu’il s’est passé, comme bon nombre de français… Cependant, je suis vraiment intéressée par le message que l’auteur souhaite faire passer.

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  4. J’ai des frissons rien qu’en lisant ta chronique. Du coup, je ne sais pas si je serais capable de lire ce livre pour le moment… En tout cas, je pense que ce sera sûrement une lecture « nécessaire », un de ces jours (j’étais enceinte au moment de ce concert, mais si ça n’avait pas été le cas, on serait allé à ce concert…)

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