[Chronique] Le syndrome de la vitre étoilée de Sophie Adriansen

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Publié aux éditions Fleuve – Rentrée littéraire – 25 août 2016 – 352 pages

resume

« – Alors, cette soirée ?
Je n’ose pas regarder Guillaume.
– Maeva est enceinte.

Mon ventre à moi n’est gonflé que de bière. Fausse, de surcroît. »

Un garçon, une fille, dix ans de vie commune. De cette équation parfaite naît le désir d’enfant. Puis les difficultés arrivent. Le désir se transforme. Le garçon et la fille aussi. Un couple sur cinq connaît des difficultés pour avoir un enfant.
Derrière cette proportion, combien d’autres statistiques ? De formules intrusives ? De conseils « bienveillants » ? De boîtes de tampons ? De pieds dans les étriers ? D’amis auxquels on ment ? De bouteilles éclusées ? Combien de pensées magiques pour conjurer le sort et cette foutue proportion ?

Voilà des questions – des obsessions – que la narratrice de ce roman tente d’éclairer sous un jour nouveau en découpant sa pensée comme on range la commode de son adolescence.
Ce qui démarrait comme un chemin de croix frappe par sa lucidité, sa drôlerie, sa cruauté et prend la forme du journal rétroéclairé d’une jeune femme qui découvre le pouvoir d’être libre.

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Stéphanie est amoureuse de Guillaume et ce couple vit ensemble depuis des années. Lui est un peu plus âgé qu’elle. Le désir d’enfant est présent, mais on attend toujours le bon moment. Et puis, ça ne vient pas naturellement, que se passe-t-il ? Pourtant, ils ne manquent pas de s’aimer et puis, Stéphanie nous le dit, Guillaume est un homme presque parfait. Toutes les amies tombent enceintes, mais le ventre de Stéphanie, lui, ne s’arrondit pas et reste désespérément plat. Pourquoi ? Le désir d’enfant vire à l’obsession et le couple entame de nombreuses démarches que les femmes connaissant des difficultés pour concevoir reconnaitront. Mais quand le tout fait plus de mal que de bien, n’est-il pas temps de se réapproprier son corps ? De se retourner vers la féminité et la liberté ? Ce roman, écrit sous forme d’un journal très mature se découpe en instants de vie et ajoute statistiques, carnets roses et autres conseils bien avisés. Stéphanie n’en oubliera pas de nous relater la froideur de ses rendez-vous médicaux et de la perte de contrôle sur son corps ou même son sexe qui ne deviennent alors qu’objets de procréation…

Un parcours douloureux

Usant de chapitres courts, le rythme du roman en écho à une vérité crue nous permet de dévorer cette histoire en un instant. On s’accroche de suite à ce couple qui est en proie à des difficultés que l’on ne souhaite à personne. Soyons clairs, beaucoup d’entre nous ont connu ou connaitront un couple qui passe par de nombreux obstacles afin de donner la vie. Ces couples se retrouveront bien souvent assaillis de conseils qui se veulent bienveillants et de rappels que le temps est compté, qu’on ne fait pas un enfant trop tard et que l’horloge biologique, elle n’attend pas. Quand en plus toutes les amies autour tombent enceintes, il est normal que ce désir d’enfant se transforme alors en une obsession dévorante. N’étant pas concernée par le désir de grossesse, je connais plusieurs femmes ayant des difficultés pour avoir un enfant. L’écriture de l’auteure est suffisamment accrocheuse pour compatir à ce moment éprouvant, et ce même si vous n’avez pas le désir de faire des enfants. De plus, il serait très réducteur que de dire que ce roman ne raconte que cela. C’est bien plus, c’est un véritable chemin vers le bonheur et la liberté, vers la réappropriation de son corps et sa féminité. De plus, l’auteure n’émet aucun jugement, pose des faits, parfois de manière rude, parfois avec humour, mais rien dans son discours ne peut amener les femmes à culpabiliser. Le but est très certainement tout le contraire.

Nous entrons quelque peu dans l’intimité du couple via ce que Stéphanie nous raconte, mais ne tombons jamais dans un voyeurisme inadapté. Stéphanie a de plus en plus de mal à s’épanouir sous la pression constante de faire un enfant et trouver sa place parmi toutes ses amies enceintes est très compliqué. Nous livrant extrait de carnets rose, statistiques et conseils bien avisés, nous comprenons très vite quel est le parcours du couple et ses possibles conséquences. Les rendez-vous médicaux nous sont décrits dans leur plus grande froideur, alors que tout ce que la femme souhaite est d’être rassurée. L’impact sur le couple avec ses « heures » de rapports programmés pour tomber enceinte est mis en avant de la manière la plus juste qu’il soit, mais nous ressentons aussi les effets des démarches alors entamés sur le corps de Stéphanie et sa féminité. La vérité qu’elle nous délivre s’avère parfois sombre, mais peut aussi se faire douce ou pleine d’humour. Stéphanie ne cache rien de ses pensées, mêmes les pires et nous ne pouvons que l’apprécier pour sa sincérité. Face aux épreuves de la vie, cette femme comprend qu’elle doit encore se construire, grandir, explorer, découvrir le monde, faire face aux standards de la société ainsi qu’aux normes qu’on tente d’imposer aux couples. La pression de l’entourage et celle de la société s’insinuent tels des poisons aptes à contaminer toute essence de joie chez la femme sous pression.

Stéphanie prend le temps de s’interroger. Ne se fait-elle pas plus de mal que de bien dans ce chemin obsessionnel ? Elle aborde dans son récit statistiques et faits divers de son entourage, tentant de relativiser ce « problème », mais perd aussi parfois espoir et s’effondre. Stéphanie est une femme vraie avec ses forces et ses faiblesses et se bat pour être reconnue en tant que telle et non juste comme un ventre à remplir d’un bébé. Elle nous confie ce qu’elle a de pire comme de meilleur en elle, on aime la suivre dans son parcours, dans cet épisode de sa vie où, à la recherche de la fécondité, elle pourrait bien tout simplement se retrouver et évoluer. Elle n’est pas parfaite et ne cherche pas à nous le faire croire. C’est un personnage bien construit, de manière authentique, nous connaissons ses failles, ses peurs, ses doutes, ses émotions, mais là encore sans jamais entrer dans un voyeurisme malsain. La vie de Stéphanie prendra un virage fascinant (et inspirant) et une découverte en particulier lui permettra d’accéder à ses vraies émotions et non à celles qu’on se créer par convention.

Un roman puissant sur la féminité et le corps

C’est un roman puissant sur la féminité, l’appartenance du corps, le désir, l’amour, la pression sociale et la recherche d’identité et de liberté. Bien sûr, la maternité et le désir de procréer restent en filigrane de l’histoire, mais l’auteure nous entraine bien au-delà de ça. Le livre ne peut que toucher les femmes qui sont passées par ces épreuves que Stéphanie va subir pour espérer enfin tomber enceinte. Même si Stéphanie parvient à user de l’humour pour narrer son combat, elle n’en oublie jamais la gravité du chemin et le mal qu’il peut occasionner. Si pour Stéphanie, la seule solution pour arrêter de se torturer est de lâcher prise et de se réapproprier son corps, elle n’en fait pas une solution universelle et ne prodigue aucun conseil. Au fil des pages, alors que nous pourrions nous attendre à ne suivre qu’un long parcours vers la conception, c’est un véritable portrait de femme qui nous est offert. Même si elle ne vous ressemble pas, il reste aisé de s’y identifier, de la comprendre. Ses choix de vie et ses décisions peuvent parfois apparaître surprenants, mais si après tout, c’était ça la liberté ? Si c’était le chemin vers le bonheur ?

Sophie Adriansen nous offre ici sa plume sous un jour brumeux avant de se faire radieuse. Tristesse et bonheur se côtoient et elle nous parle tout simplement de la vie. Son écriture, façon journal nous permet de nous rapprocher de son personnage principal et de ressentir une profonde empathie. Elle dose à merveille les différentes parties du journal : récit, souvenirs, épreuves, carnet rose, les copines, les statistiques, les conseils, etc. Un bel hommage à la féminité.

enbref

Le syndrome de la vie étoilée est un roman percutant qui questionne sur la femme et le désir d’enfant. Faut-il absolument être mère pour être femme ? Quand la grossesse tarde, la souffrance menace de tout faire éclater : couple, féminité, liberté, amitié. Solution ? Le lâcher-prise ? N’est-il pas temps de se réapproprier son corps ? À l’aide d’une plume moderne et sans détour, Sophie Adriansen nous entraine dans un passionnant et touchant cheminent vers le bonheur.

MANOTE16/20

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24 réflexions sur “[Chronique] Le syndrome de la vitre étoilée de Sophie Adriansen

    • Tout à fait. On voit, malheureusement, de plus en plus de femmes se battre pour pouvoir enfin avoir un bébé ou se battre pour la liberté de posséder son corps comme on le souhaite. L’auteure a su traiter son sujet avec intelligence et justesse. Il se dévore en un rien de temps.

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  1. Je n’avais pas été super fan de « Les grandes jambes » de la même auteure, mais par contre, j’avais bien aimé le style. Du coup, je me laisserai peut-être tenter si j’en ai l’occasion !

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  2. Ok… drôle de coïncidence, les deux ouvrages que tu chroniques aujourd’hui sont mes deux nouvelles lectures… creepy ! 🙂 🙂

    Je lirai donc ta chronique plus tard, je veux garder la surprise pour ce roman qui, je le pense, va me plaire ! 🙂

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