[Chronique] L’insouciance de Karine Tuil

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Publié aux éditions Gallimard – 18 août 2016 – 524 pages

resumeDe retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec la jeune journaliste et écrivain Marion Decker. Dès le lendemain, il apprend qu’elle est mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif. En France, Marion et Romain se revoient et vivent en secret une grande passion amoureuse. Mais François est accusé de racisme après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire. À la veille d’une importante fusion avec une société américaine, son empire est menacé. Un ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu au lendemain des émeutes de 2005 une personnalité politique montante, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires, entraînant malgré lui tous les protagonistes dans une épopée puissante qui révèle la violence du monde.

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Karine Tuil est une auteure que j’avais découverte grâce à son roman coup de poing L’invention de nos vies. Quand j’ai appris qu’elle publiait un nouveau livre et qu’il sortait à l’occasion de la rentrée littéraire, j’ai de suite noté le titre et la date. Et puis entre-temps, Babelio m’a proposé une masse critique privilégiée pour le découvrir. À la demande de l’éditeur je ne publie mon avis qu’aujourd’hui, sortie officielle de L’insouciance en librairie. L’insouciance ne sera pas plus tendre ni plus romancé que L’invention de nos vies. Ici, Karine Tuil nous sert une vérité froide et crue, mais portée par l’excellence de sa plume et son habileté à faire passer des messages percutants et déroutants. Elle n’hésite pas à aborder les sujets délicats, les concepts qui fâchent et n’a pas peur de dénoncer injustice ou réalités sordides. Son écriture, qui doit s’appréhender comme il le faut, est toujours aussi puissante, efficace, redoutable. Elle parvient à nous faire tenir tout au long de ce roman qui nous présente des aspects lourds et graves de l’actualité mondiale, et en particulier française, ne négligeant aucune faille et n’épargnant aucun de ses personnages. Ainsi, chacun est criant de réalisme, et même si certains vivent dans des sphères qui nous semblent éloignées, leur quotidien devient palpable, anxiogène, vibrant.

Nous suivons des moments de vie de 4 personnages principaux. Tout commence avec Romain Roller, jeune garçon des cités qui s’est engagé dans l’armée pour contenir et gérer sa colère, mais aussi se sentir utile. Très sportif il a trouvé sa voie. Du moins, c’est ce qu’il pensait avant de se rendre en Afghanistan et d’assister à des scènes terribles et traumatisantes. De retour, il bénéficie de quelques jours dans un hôtel de luxe afin de décompresser et d’évacuer les horreurs du récent quotidien. Mais Romain ne tardera pas à découvrir qu’il est victime de stress post-traumatique, que rien ne sera jamais pareil. Il lui deviendra difficile de reprendre sa vie là où il l’a laissé avant son départ. De plus, il ne cesse de penser à Marion, jeune journaliste en quête de bonheur et de reportages, femme du richissime homme d’affaires François Vély. Marion évolue dans l’ombre de ce dernier et ne s’épanouit pas. François, fortuné et arrogant, ne va pas tarder à faire scandale dans la presse qui en profitera alors pour ressortir ses origines juives qu’il n’a jamais affichées ni même acceptées. Tout cela va lui valoir un déchainement antisémite, il sera ainsi catalogué de juif raciste et puissant qui exploite les noirs. L’exploitation et le racisme, Osman s’y connait. Homme noir, ancien travailleur social des cités, il est parvenu à se faire sa place dans le monde politique blanc et en particulier auprès du président. Mais il va vite comprendre que la descente peut devenir bien plus brutale que l’ascension. À moins, bien entendu, qu’il s’avère utile d’afficher un homme noir aux côtés des hommes blancs du gouvernement. Osman va fuir les remarques racistes et se révolter, se heurter à de nombreux obstacles à commencer par celui constitué par la couleur de sa peau. C’est un personnage attachant et intelligent, il ne se trouve malheureusement pas au bout de ses souffrances.

Ces quatre personnages sont liés, à vous de comprendre comment au fil des pages. L’auteure va leur faire vivre le pire pour exposer les guerres de religion, le racisme, les conflits mondiaux, le poids des apparences. Nous découvrirons également une certaine quête identitaire, mais réfléchirons sur le moyen de trouver sa place dans la société. Tous seront mis à rude épreuve, ce qui constitue d’ailleurs le thème largement central de ce roman. L’épreuve et l’enseignement qu’on peut en tirer, les forces qu’on peut y puiser, les ressources que l’on peut exploiter. L’intrigue est parfaitement menée, c’est un plaisir de retrouver la plume de Karine Tuil dans ce roman. Cette plume est toujours aussi affutée et efficace. Les faits dénoncent et incitent à réfléchir sur de nombreux choix ou évènements de notre quotidien. C’est un livre qui aborde des sujets très actuels et qui, par conséquent, ne peut que nous concerner et nous toucher. Ici, point de happy end ou de comédie romantique, personne n’est épargné par la haine, la violence, le racisme, le jugement et la manipulation politique. Le monde médiatique n’est pas montré sous son jour le plus favorable non plus. Quant à la sphère politique, elle ne sera pas moins concernée par la virulence du style de l’auteure, elle sera mise à nu dans sa perversité la plus crue.

Karine Tuil nous entraine sur un véritable chemin de pensées. Ses mots, d’une intensité incroyable, s’insinuent en écho et restent à l’esprit. Même si l’on peut reprocher à ce roman quelques longueurs ou quelques situations et dénouements à l’américaine, on ne peut nier son effroyable réalisme. L’insouciance aborde donc de nombreux concepts politiques et sociaux souvent biaisés par les médias ou le gouvernement : pouvoir, manipulations politiques, racisme, conflits mondiaux. À cela viennent s’ajouter des notions clés d’identité, de richesse, de réussite personnelle ou encore du poids des apparences. La manière dont Karine Tuil aborde tout cela nous surprend et nous épate. Elle trace son chemin au travers d’une histoire sombre, mais n’en oublie pas l’amour ni la rédemption. Cette dénonciation de la violence et de la haine est saisissante et ne peut que provoquer une vague d’indignation ou de questionnement chez le lecteur. Certes, ce même lecteur doit parfois s’accrocher à ce récit dense, car la vérité crue n’est absolument pas enjolivée. Mais sillonner les bribes de vie de nos 4 personnages apporte beaucoup plus qu’on ne pourrait le penser. L’insouciance incarne ce genre de romans dont nous ressortons bouleversés, mais grandis. Cette histoire nous rappelle les horreurs de la guerre en Afghanistan et la manipulation politique autour de ce confit, mais n’en oublie pas moins les conséquences sur les vaillants soldats envoyés à la mort.

enbref

L’insouciance est un puissant roman choral où la fiction rejoint étrangement l’actualité. Karine Tuil aborde des sujets délicats, met son lecteur à l’épreuve en même temps que ses personnages et l’amène à se questionner sur le monde qui l’entoure. Derrière une plume redoutable, la vérité se dévoile dans toute sa cruauté. Restent l’amour et la rédemption.

MANOTE

16/20

4flamants

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25 réflexions sur “[Chronique] L’insouciance de Karine Tuil

  1. J’avoue que je ne connaissais pas du tout cette auteure, même ce livre semble faire réfléchir et j’aime ce genre de lectures alors je le garde bien en tête. Merci pour la découverte 🙂

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  2. Pingback: [Bilan lecture] Juillet – Août et programme de la rentrée | BettieRose books

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