[Chronique] La solitude du Quetzal de Jacky Essirard

couv6044754Publié aux Éditions Yovana – Voyages – Mai 2016 – 131 pages

Merci aux Éditions Yovana pour cette lecture

resumeUne rupture amoureuse. Un départ précipité.
Provoquer le dépaysement. Ce sera le Guatemala.
Qu’espérer d’une telle entreprise ? Tempérer la douleur en accumulant les kilomètres au compteur ? Tester l’effet de la médecine indienne sur les affections du coeur ? Renaître à soi au détour d’une ruelle chamarrée ?
La terre des Mayas déploie tous ses charmes, mais l’Aventure, elle, n’est pas au rendez-vous.
Reste le subtil compagnonnage littéraire d’Henri Michaux – et ce carnet écrit dans l’urgence, témoin opiniâtre d’une escapade insensée.MONAVISV2

Quand la finalité d’un voyage devient l’écriture, voilà en quelques mots comment nous pourrions résumer ce livre. C’est une rupture amoureuse, douloureuse, qui va pousser notre narrateur à partir en voyage. Le but ? Se dépayser. Mais aussi, un espoir, celui d’éloigner la douleur, de renaître et d’avancer. Pourtant, le narrateur n’y trouvera rien de cela et ni même le moindre frisson d’une aventure. Piètre touriste, il ne lui reste alors qu’à nous raconter le séjour, façon carnet de route, le Guatemala, son peuple et les charmes Maya. Il s’accompagne d’un « ami littéraire », Henri Michaux, lui même voyageur désenchanté. Ce récit devient le témoin de ce qui aurait pu être une aventure, de l’ambition sans doute trop élevée de l’oubli. Car où qu’il aille, Elle est là…

L’an dernier, les Éditions Yovana m’avaient fait découvrir le sublime récit intimiste de Siham Bouhlal, roman coup de coeur rempli d’émotions et d’amour. Cette année, l’éditeur nous propose, dans sa collection Voyages, une échappée au Guatemala auprès de Jacky Essirard. J’avoue ne pas vraiment connaître le pays et ses codes, c’est donc avec plaisir que j’ai souhaité découvrir cette nouvelle publication. Et puis, la 4ème de couverture est intrigante, elle qui annonce directement la couleur : l’Aventure ne sera pas au rendez-vous. Alors on plonge, on embarque et on tente de comprendre pourquoi. Court récit présenté format carnet, La Solitude du Quetzal est une très belle publication.

« Un ami m’ayant convaincu que pour améliorer mon état je devais respirer un air différent, j’avais choisi l’exotisme.

J’ignore si cela sera suffisant pour guérir. »

Chapitre après chapitre, nous sillonnons le pays auprès de l’homme blessé, spectateur quelque peu passif de cette vie animée et qui se demande ce qu’il va chercher aussi loin et qui, dès le départ, considère ce voyage comme « absurde ». « Je suis une coquille vide transportée au Guatemala. À ma place, certains diraient vouloir se changer les idées. Mais je n’ai plus d’idées et plus d’envie. Remettre le compteur à zéro est illusoire, les années sont là avec leur trace. Quel touriste je fais ! ». Honnête, l’auteur reconnait sans honte, compter sur le pays pour susciter son intérêt et le sortir de la déprime.« Dans mon pays intérieur, je possède mes propres ruines. Personne d’autre que moi ne vient les visiter. Je revendique la faute. Je n’entretiens pas la place, pensant que la mémoire suffit à tenir le passé en ordre. Aujourd’hui, des pans entiers de mon histoire se sont écroulés. Oubliés, les lieux et les rencontres. Volontairement ou par négligence. Tout semble friable, sauf les mois passés avec elle que je ne peux effacer. Tenir un journal ? J’aurais dû y penser plus tôt. Je suis une ville qui a connu des années fastes, des moments réputés inoubliables, des désastres aussi. Je suis une ville vieillissante et vulnérable. Je ne m’intéresse plus. ». Mêlant habilement réflexions intimes, citations de son compagnon littéraire et récit de son itinéraire, le narrateur nous entraine donc tout au long de son tour du Guatemala. Mais il n’arrive pas à s’accrocher à cette terre colorée et vive, à vibrer en harmonie. Car en partant chercher l’exotisme, l’auteure n’a malheureusement pas déposé ses valises de souffrance, auxquelles il est enchaîné, tout comme au souvenir de cette Femme.

Voyageur désenchanté, piètre touriste, il nous laisse cependant le témoignage de son itinéraire, son carnet de bord, des détails précis et vifs, des rencontres fugaces, des parfums, des couleurs et des saveurs. Pour en profiter il aurait fallu pouvoir changer de peau, laisser la lourde cuirasse d’émotions sombres et de déprime aux vestiaires. « J’espérais une diversion et je suis allé visiter mon propre pays, un domaine déserté, ennuyeux, au milieu des couleurs de la vie ». Pourtant, ce récit n’est pas ennuyeux et est sans conteste la finalité même de ce voyage à l’Aventure douloureusement silencieuse. Un carnet écrit dans l’urgence, celle du temps, un homme toujours aussi blessé mais des mots, témoins d’une étape. Enfin, c’est un récit intimiste qui nous est offert, au format atypique, façon carnet de route mais rédigé d’une plume vive et observatrice, mordante et franche, se jouant des codes du récit de voyage et nous invitant alors à une profonde réflexion.

 

enbref

Carnet de route au travers d’un pays exotique et dans les profondeurs de l’âme de l’écrivain blessé, La Solitude du Quetzal est un livre original et prenant. Le narrateur, sincère, part à l’Aventure mais ne trouve que ses propres ruines et en profite alors pour nous livrer le récit de son itinéraire, appuyé d’un regard franc sur l’exotisme et le tourisme moderne. Une belle promesse, malheureusement sans réels souvenirs, à l’image de ce qu’il n’a pu y trouver. Bon voyage.

MANOTE

15/20

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CITATIONS

« L’aventure, j’en parle beaucoup pour me convaincre qu’elle est possible. Prudent de nature, j’évite les complications. Alors l’aventure ! Elle passe sans s’arrêter. Mon indécision souvent reprochée est peut-être l’unique cause de la rupture. Incapable de prendre le large là-bas et ici même, de l’autre côté du grand large, prisonnier encore.  »

« Où qu’on aille, on voyage avec soi, et il n’y a pas meilleur ennemi que soi-même. »

« On ne réalise la perte qu’avec la longue absence de l’autre. »


Pour en savoir plus sur le compagnon littéraire, Henri Michaux

Le livre qui accompagne notre auteur est Ecuador, publié en 1929, après un voyage à travers Les Andes, L’Équateur et le Brésil. La découverte de nouveaux horizons permettent alors au poète de se découvrir lui-même. Henri Michaux refuse l’exotimse et le tourisme pur et préfère rejoindre la lignée des écrivains voyageurs et déclame : « Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce voyage. Mais, au moment de signer, tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà. »

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Récit de voyage parfois drôle et souvent émouvant, Ecuador est le journal tenu par Henri Michaux en 1928, lorsqu’il entreprend un voyage à travers les Andes, les montagnes de l’Equateur et les forêts du Brésil pour arriver un an plus tard à l’embouchure de l’Amazone. De son voyage en bateau (il avait été un temps matelot avant de se lancer dans l’écriture) jusqu’à cette découverte des forêts tropicales, il raconte les moindres détails dans une langue savoureuse. Homme de lettres belge, il dut sa découverte et sa reconnaissance tardive à André Gide. Un de ses premiers écrits (il n’avait jusque là publié que quelques plaquettes), Ecuador révèle son immense talent de poète. Il dévoile en effet ici ses désormais célèbres espaces du dedans, révélateurs à la fois de voyages intérieurs et de ce périple sud-américain . Entre le récit de voyage et le carnet intime (il souffrait à l’époque du coeur), c’est un texte sincère et poétique à souhait auquel nous sommes confrontés. –Florent Mazzoleni


Qu’est-ce qu’un Quetzal ? Le nom de Quetzal désigne plusieurs espèces d’oiseaux de la zone néotropicale. Ces oiseaux vivent en Amérique centrale et ont le plumage vert. Le mâle est pourvu de longues plumes caudales et d’une huppe. Pour les Mayas et les Aztèques, le quetzal était un oiseau sacré, dont les plumes étaient très prisées.quetzal flying mejor

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