[Chronique] N’ba d’Aya Cissoko

nbaayacissokoPublié aux Editions calmann-lévy – Mars 2016 – 272 pages

Avant toutes choses, je tiens à remercier les éditions Calmann-Lévy pour cette lecture.

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« Je n’aime pas la saleté ! » Tout doit être propre et en ordre, à commencer par les enfants. L’hygiène a occupé une place prépondérante dans son éducation et dans la nôtre. Ma mère regrette le temps où elle nous lavait elle-même. Rien de mieux que le gant de crin et un bloc de savon de Marseille pour obtenir un résultat irréprochable. « Je vais frotter jusqu’à ça brille. » Elle arrive à se convaincre que la peau fonce depuis que ce n’est plus elle qui s’en occupe : « Tu es en train de noircir. »

N’ba, « ma mère » en bambara, est l’émouvant hommage d’Aya Cissoko à sa mère, née dans un petit village malien, qui débarque en France au milieu des années 70, vêtue d’un simple boubou en wax et chaussée de tongs en plastique.

L’auteure évoque sa mère, sa difficile intégration en France dans les années 1970, et à travers elle les femmes d’Afrique de l’Ouest, piliers de la famille, gardiennes de la langue et des traditions. Une occasion de revenir sur la construction de sa propre identité.

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« Tu mets un enfant au monde, malheur ! Tu n’as pas d’enfant, malheur ! »

Massiré Dansira (« Ma ») -Citation d’ouverture du livre.

N’ba est un roman autobiographique écrit par Aya Cissoko, boxeuse professionnelle, mais surtout un hommage vibrant à sa mère, Ma, qui, née dans un petit village malien, arrive à Paris au milieu des années 70, vêtue de son boubou et de ses tongs. Comment cette femme va-t-elle pouvoir s’adapter à un pays si différent du sien ? Comment vivre sa propre vie alors que tant de codes régissent son clan malien ? Comment va-t-elle pouvoir préserver sa langue et ses traditions, mais surtout les transmettre à ses enfants dans ce nouveau pays ?

Habituellement, les autobiographies ou les livres hommages à un disparu ne sont pas mon style littéraire de prédilection. Pourtant, l’an dernier je fus bouleversée par Et ton absence se fera chair de Siham Bouhlal ou encore par Camille, mon envolée de Sophie Daull. Récemment, j’ai également pu apprécier Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan. Quand on m’a proposé n’ba j’ai de suite eu envie de me plonger dans cette culture que je ne connais pas ou que très peu. Le livre s’ouvre sur la mort de Ma, la mère d’Aya et nous entraîne alors pendant près de 300 pages dans le fascinant récit de sa vie. Même si cette histoire perd un peu de sa fluidité à cause de nombreuses phrases en bambara (langue de Ma, qui aident, pourtant, à se plonger encore plus dans sa culture et sa vie), ce livre se lit à une vitesse folle et nous passons un agréable moment en compagnie de Ma, nous nous y attachons. L’auteure a préféré découper les chapitres par thèmes plutôt que chronologiquement, ce qui rend le tout beaucoup plus dynamique.

Aya avoue sans honte, ni de réels regrets qu’elle fût une jeune fille un peu rebelle, probablement tiraillée entre la culture de sa mère, son héritage familial et celle imposée par son pays de naissance, dans lequel elle grandit. Que dire des drames et des obligations que sa mère a dû subir au cours de sa vie ? Comment s’adapter dans un nouveau pays quand on n’est même pas décisionnaire de sa propre vie ? Nous tenons entre les mains une immersion parfaitement réussie dans une culture bien différente de la nôtre et un destin poignant, celui d’une femme qui n’a pas vraiment eu le choix.

Ma, cette maman au grand coeur et au tempérament de feu est une femme que nous regrettons alors très vite de ne pas avoir connu. Pourtant, Aya ne dresse pas un portrait idyllique de sa maman, elle ne la décrit pas comme une mère parfaite, non, elle décrit, avec ses mots, sa vision des choses et sans aucun doute avec une grande justesse celle qui fut sa maman, mais aussi une femme de caractère. Souvent dans l’opposition, Aya aura, malgré tout, toujours conservé un lien fort avec Ma. Même si ses propres choix de vie furent à l’opposé des attentes de Ma, celle-ci n’aura jamais cessé de lui donner tout son amour, sans se priver d’exprimer plutôt durement le fond de sa pensée. N’ba, c’est l’histoire d’une femme qui se voit contrainte de quitter le Mali, sans jamais savoir si elle y retournera, de vivre dans un nouveau pays qu’elle n’a pas vraiment choisi, d’épouser des hommes qu’elle n’a pas non plus désiré. Une femme courageuse, travaillant sans se ménager, accueillant les membres de son clan sans compter, mais que ces derniers n’ont pourtant pas hésité à « bannir ». C’est une personnalité qui a su rester digne dans les moments les plus durs de sa vie et qui fut en mesure de tenir tête lors des différends avec Aya, alimentés par cette folle envie d’indépendance de cette dernière, mais surtout par une distance culturelle impliquant des règles illogiques pour la jeune Aya.

N’ba est un roman hommage magnifique à une maman partie trop tôt. Malgré les conflits qui ne nous sont pas épargnés, nous sommes véritablement au cœur d’un lien mère/fille très puissant et nous ressentons tout leur amour mutuel. C’est un livre qui nous invite à nous rappeler d’où nous venons et à respecter notre héritage familial. Ce récit nous en apprend beaucoup sur une culture malienne chère au coeur de Ma et qui se doit de la préserver et de la transmettre à ses enfants. Elle leur inculquera alors les valeurs fondamentales, la hiérarchie, la place de l’homme et celle de la femme, la solidarité entre membres du clan. Et puis, l’histoire de Ma nous enseigne aussi la désillusion de ceux qui ont tenté leur chance en France en y portant tous leurs espoirs et qui, malheureusement, n’ont pas réussi à s’y intégrer ou pas su s’y adapter. Nous voyons également un mode d’éducation très différent du nôtre où le langage est rude, les punitions fréquentes, les règles strictes. L’émotion à la disparition de cette femme nous atteint sans s’y attendre alors que nous prenons conscience, que l’existence de Ma ne fut qu’un combat, elle qui fut sans cesse déchirée entre ses racines et un pays où il est si difficile de s’adapter.

enbrefUn vibrant hommage à une mère, à une culture et à un héritage familial. Au travers de cette histoire, l’auteure, qui possède une plume franche, nous fait découvrir le portrait d’une femme exceptionnelle et une relation parent/fille intense malgré les conflits. Au fond, même si Aya Cissoko ne se plie pas aux règles du clan, il s’agit d’une belle déclaration d’amour à ses racines, à sa maman.

 

MANOTE

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CITATIONS« Il n’y a pas plus important que la mère ».

« Elle disait « Faut pas m’énerver, un point, deux points. » au lieu de point final. »

« Moi y’en a rien à foutre »

« Ma disait toujours : « Le plus important est d’essayer d’être quelqu’un de bien avec tes semblables ». »

« La vie de Ma n’a été qu’une succession d’épreuves. Un malheur chassait l’autre. Avec entre chaque, un temps de récupération plus ou moins long pour rendre les choses supportables. Mais c’était sans fin. Il m’est arrivé plus d’une fois de m’entendre dire à haute voix : « Putain, maman, elle a pas de chance !.  »

« Je vais jeter mon pied dans ton cul, enfant de salaud. Les enfants ici, ils respectent rien. Tous des bons à rien. […] Ta gueule ! C’est comme ça je parle. Je suis chez moi. Je dis comme je veux. Si t’es pas content, la porte il est là. Tu crois tu commandes qui ici ! Tu commandes personne. Ça c’est la honte de me répondre ! »

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9 réflexions sur “[Chronique] N’ba d’Aya Cissoko

  1. Moi qui aime lire tout ce qui a pour thème l’immigration, je pend que je vais me régaler et en apprendre plus sur la culture malienne. Merci pour cette chronique

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