[Chronique] Mrs. Bridge de Evan S.Connell

mrsbridgePublié aux Editions Belfond Collection Vintage – 2016 – 360 pages

Livre reçu dans le cadre de la Masse Critique Privilégiée Babelio.

Merci à Babelio et Belfond

resumeAttention, chef(s)-d’oeuvre !

Tout allait bien, semblait-il. Les jours, les semaines, les mois passaient, plus rapidement que dans l’enfance, mais sans qu’elle ressentît la moindre nervosité. Parfois, cependant, au coeur de la nuit, tandis qu’ils dormaient enlacés comme pour se rassurer l’un l’autre dans l’attente de l’aube, puis d’un autre jour, puis d’une autre nuit qui peut-être leur donnerait l’immortalité, Mrs. Bridge s’éveillait. Alors elle contemplait le plafond, ou le visage de son mari auquel le sommeil enlevait de sa force, et son expression se faisait inquiète, comme si elle prévoyait, pressentait quelque chose des grandes années à venir.

Mrs. Bridge et son pendant, Mr. Bridge, forment une oeuvre en diptyque fondatrice de la littérature américaine d’après-guerre, adulée par des générations entières de romanciers. Portée par une écriture d’une précision redoutable, un ton à l’élégance distanciée et une construction virtuose, une redécouverte à la hauteur de celle d’un Richard Yates avec La Fenêtre panoramique ou d’un John Williams avec Stoner.MONAVISV2

Connaissez-vous la collection des romans vintage de chez Belfond ? Honte sur moi qui suis pourtant une passionnée de romans « vintage » (ou au moins se passant dans les années 20 à 60), je ne connaissais pas. Du coup, grâce à cette masse critique, j’ai découvert un peu la collection et me suis rendue compte que j’en avais vu « passer » et que cette collection vintage a un sacré potentiel et qu’il va falloir que je m’y penche pour mes mini chroniques littéraires dans le magazine papier Pure Vintage. Bref, j’ai donc eu l’occasion de lire Mrs. Bridge, premier livre d’un diptyque célèbre, publié pour la première fois en 1959, oeuvre fondatrice de la littérature américaine d’après-guerre à l’écriture précise et redoutable avec une construction de haut niveau. Ici, vous êtes au cœur d’un véritable chef d’oeuvre et chaque mot est pesé, ajusté, chaque phrase a la tournure parfaite pour nous entraîner dans les « tourments » de la vie de Mrs Bridge. En tout cas, moi, lire du classique de ce genre je dis oui. Car j’ai passé un super moment avec Mrs.Bridge.

L’histoire se déroule entre les deux guerres, dans les années 30 pour nous entraîner jusqu’au début de la seconde guerre mondiale. Dans ce tome là, nous allons suivre le quotidien de Mrs Bridge, femme au foyer vivant dans un milieu aisé, porté par les revenus et la situation prestigieuse de Mr Bridge, son mari avec qui elle aura 3 enfants. Nous allons voir Mrs Bridge évoluer au long de sa vie de femme au foyer, d’abord dans les débuts du mariage, puis en élevant ses enfants, puis quand les enfants n’ont plus besoin d’elle. Très vite nous nous rendons compte que son couple est typique des couples américains de leur milieu de l’époque : la femme dans l’ombre de l’homme, la femme qui doit savoir converser et recevoir, la femme qui a des convenances et les inculque à ses enfants, la femme qui chaque jour se doit d’être « quelqu’un » et se composer un masque. Mais surtout nous voyons un couple que ne vit pas ensemble mais plutôt côte à côte. L’amour est là, sans aucun doute, mais il ne s’exprime pas, il est pudique, glacial, conventionnel.

« Une nuit elle réveilla son mari et lui confia son désir. Il lui entoura gentiment la taille de son long bras blanc ; elle, heureuse, tendre, confiante, se tourna vers lui. Mais rien ne se passa. »

De la jeunesse à l’âge mûr nous voyons Mrs Bridge sombrer dans l’ennui, la lassitude et le sentiment d’être inutile. Une fois les enfants autonomes, à quoi peut servir Mrs Bridge ? Alors que sa domestique fait tout à la maison, nous ressentons un profond ennui. Les temps passe, le poids de l’âge, de la solitude et du sens de la vie sont décrits à la perfection par l’auteur à l’aide de mots simples mais parfaitement choisis. Alors que Mrs Bridge mène une vie confortable et sans « problème » on ne peut s’empêcher de compatir et de comprendre son sentiment d’isolement, de trouver les journées longues pour elle. Chaque jour qui passe Mrs. Bridge vit sous la pression des convenances et des apparences : toujours mettre des serviettes dans la salle de bains pour les invités même si personne n’y touchera jamais, toujours porter des bas au cas où quelqu’un viendrait même en cas de canicule, savoir converser, ne jamais contredire son mari, offrir ce qui convenable aux enfants ( des gaines à 14 ans pour les filles, un chapeau au même âge pour le garçon). Mrs Bridge vit derrière toutes ses convenances et en oublie le sens de sa vie, de la vie en général.

Alors qu’elle s’efforce d’enseigner tout ses acquis à ses enfants, ces derniers sont plus réticents, appartenant à une jeunesse plus moderne et qui souhaite se délester de convenances dépassées. Derrière l’éducation de ses enfants et son rôle de parfaite femme d’intérieur, Mrs. Bridge s’oublie et, le jour où elle se retrouve seule, sans enfant à éduquer, elle ne sait plus qui elle est. Qui sont ses amies ? Que partager avec elles ? Où aller à présent ? Quel est le sens de l’existence ?

Chaque chapitre est très court, nous en comptons 117, concis et précis, construits comme des « vignettes » de vie, relatant d’une anecdote de la vie de Mrs Bridge et de ce qui l’entoure et au fond, traitant du monde à travers ses yeux. Aucun mot superflu, pas d’effet de style jubilatoire, mais tout est élégance et direct. La plume est tellement brillante qu’elle vous attrape dès le début et ne vous lâche plus. Il m’est quasi impossible de vous dire ce qui m’a fait aimer ce livre à ce point si ce n’est l’écriture sublime, juste, pertinente, non dénuée d’un certain humour, d’ironie, de compassion et d’un regard parfois sarcastique. Un récit de femme au foyer des années 30, porté par un narrateur qui scrute au fond même du personnage principal, cette femme qui jamais ne cède au vice, qui jamais ne relâche la pression. Cette femme qui agit comme une épouse et mère au foyer se doit d’agir, sans jamais se relâcher et prendre le temps de savoir qui elle est. Un panoramique de la vie américaine des années 30, des personnages typiques de la classe bourgeoise auxquels on finit par s’attacher.

enbref

Un roman poignant mais aussi ironique sur le quotidien désespéré et terriblement solitaire d’une femme au foyer des années 30 américaines, dans une classe supérieure remplie de convenances. Alors qu’elle est prisonnière de son rôle de parfaite épouse et de parfaite maman, enseignant des valeurs obsolètes à ses enfants, Mrs. Bridge s’en oublie et, les années passant, sombre dans un sentiment de désœuvrement et de solitude complète. Un couple marié, amoureux mais qui vit l’un à côté de l’autre, jamais ensemble. Un premier volet d’un diptyque célèbre et chef d’oeuvre de la littérature américaine après-guerre qui vous rendra accro.MANOTE

19/20

Un classique à lire et à relire

(Il est particulièrement difficile de « juger » et noter un classique, vous ne trouvez pas ?)


Au lieu des citations « habituelles », j’ai préféré ici vous citez un extrait de la préface, écrite par Joshua Ferris. Il analyse le roman avec la justesse nécessaire et un recul parfait.

« Il n’y a pas dans ce livre le moindre mot superflu. Les retours en arrière sont presque inexistants ; les phrases sont directes, élégantes mais sans atours, ce qui rend la moindre envolée lyrique d’autant plus sensationnelle. Mrs. Bridge y est décrite, non sans compassion, comme une femme incapable de réfléchir, dénuée d’imagination et que tout sidère. Ses manières sont incertaines, ses sentiments réprimés. Elle se réfère en tout et pour tout à son mari, qui l’étouffe complètement. Elle tente d’aiguiller ses enfants vers les mêmes platitudes insignifiantes qui on régi son éducation, horrifiée par la moindre manifestation d’individualité… »

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17 réflexions sur “[Chronique] Mrs. Bridge de Evan S.Connell

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